Whitechapel

 

Chapitre 41

Hamilton Cavendish avait la réputation d’être le meilleur rétameur de couteaux de l’East Side. Et le plus discret aussi.

C’est pourquoi cette nuit, à l’heure où tous les honnêtes gens s’étaient barricadés à double tour, sortirent de son atelier des grincements étouffés que seuls les spécialistes étaient capables de reconnaître. La légendaire meuleuse, celle qui affûtait en sourdine les lames des pires malfrats du royaume, s’était en effet mise en branle.

Hamilton Cavendish était passé maître dans l’art de redorer le blason d’une rapière en rupture de duel et de redonner du brillant à un scalpel devenu terne à force de scalper. Il était capable d’effacer les rides d’une feuille à fendre vieillissante et de rendre sa jeunesse à un bistouri en fin de carrière.

Il n’était pas un poignard fendu, pas un sabre effilé, pas un hachoir émoussé  qui n’eut, sur l’établi de ce Nicolas Flamel du canif, subi une cure de jouvence.

On racontait même que les coupe-choux du tristement célèbre Sweeney Todd avaient retrouvé chez lui, à l’inverse des clients du sanglant barbier, une nouvelle vie.

Ce soir-là cependant, un promeneur, aussi inconscient que stupide passant sous ses fenêtres, aurait été fort surpris d’entendre au milieu des « Dzing » et des « Dzong » des voix guillerettes chanter une  ballade au bien curieux refrain :

 

Tourne, tourne, petit moulin,

Affûte tes doigts, remoule tes mains,

Tourne, tourne, petit moulin,

Ranime tes schlass et tes surins,

Tourne, tourne, petit moulin,

Pour le père Li, cet assassin…

 

Refrain repris en chœur par de petites voix aiguës suivi de grands éclats de rire.

Pendant que, sur d’autres machines une joyeuse assemblée affilait dans l’euphorie haches, ciseaux, marteaux et toutes sortes d’ustensiles plus contondants les uns que les autres, Hamilton Cavendish, bien qu’attentif à ce qu’aucun pouce ne disparaisse dans la bataille, restait concentré sur son labeur.

L’enjeu était de taille. De très petite taille en vérité.

Arriver à affûter des nez en forme de couteau et de fourchette sans abîmer les mignonnes trognes de ses chers amis Esméralda et  Esméralda, n’était pas une mince affaire. Mais leur confiance en lui était absolue car Hamilton Cavendish vouait une haine sans nom à tout ce qui portait un fouet !

 

Il avait également apporté un soin tout particulier aux crocs de Mister Turncoat. Polir les canines de l’irascible tigre n’avait pas été une mince affaire mais elles avaient, paraît-il, un rôle important à jouer dans le dénouement final de l’opération en cours, aussi étincelaient-elles maintenant d’un éclat particulier, aussi aveuglant que sinistre.

 

Tourne, tourne, petit moulin,

Pour le père Li,

Ça sent l’sapin …

 

Et voilà…

Voilà où nous en étions cher ami, à seulement neuf jours du dénouement de cette histoire où chacun tentait de trouver sa place, son costume, ses répliques…

Ce drame, aux allures d’opéra-bouffe, avançait donc, cahin-caha, dans une confusion qui n’était, je vous rassure, qu’apparente. N’étant pas le metteur en scène de cette pantomime, mais simplement un des acteurs, je n’étais pas censé savoir que tout s’organisait avec une précision diabolique et inéluctable....

Tenez Jack, reversez moi donc un doigt de sherry s’il vous plaît…

Merci Jack…mhhhh fameux…

…Bref, vous avez probablement constaté, entre deux sommes, qu’un certain nombre de petits rôles avaient fait de courtes mais significatives apparitions. Soyez attentifs à ces seconds couteaux, ils vont réapparaître, hélas…quant aux jeunes premiers, aux Arlequins, aux Colombines, aux Polichinelles, ils en auront profité pour se remaquiller dans les coulisses, pour rajuster une perruque rousse, fixer une moustache, répéter un texte, boire une bière ou deux, manger les restes d’un cake, astiquer le vermeil d’une théière, attiser le feu sous le bronze…

Les héros vont donc revenir sur scène, n’en doutez pas. Ils vont de nouveau beaucoup s’agiter, rire, danser, chanter, grimper aux rideaux. Certains vont même se dire qu’ils s’aiment.

Ahhhhh l’amour…

Puis ils vont se séparer, se retrouver, se séparer encore. Il va y avoir des galopades, des coups de feu, des cris, des larmes…

La tragédie, la comédie, la vie quoi…Roméo et Juliette, Antoine et Cléopâtre, vous connaissez la suite, les histoires d’amour, enfin, vous savez ce qu’on dit…

Alors, préparez vos mouchoirs, et en piste pour le dernier acte…

Rideau!

 

Chapitre 42

Plus que huit jours, rêvassait Jenny. Plus que huit jours et il sera libre…

Accoudée au bar du « Ten Bell’s », ses yeux verts noyés dans les brumes du cigare que Jack soufflait vers elle avec application, elle se repassait les détails mis au point ces derniers jours avec les autres conspirateurs.

« Qu’est-ce que t’as encore à bayer aux corneilles ? lui lança Jack, tu d’vrais pas plutôt être au turbin ? J’t’engraisse pas pour qu’tu restes assise à rien fiche, ma fille. Va vraiment falloir qu’tu t’y remettes !...Mais p’t’être que t’as l’bourdon parce que tu penses aux folles nuits d’amour qu’tu pourrais passer avec le beau Jack ? On pourrait remédier à ça, note bien, histoire de voir si t’as pas perdu la main. Il lui pinça les fesses. Qu’est-ce t’en penses ?…

Jenny cracha par terre…C’que j’en pense…Elle fit le tour du zinc pour échapper à ses énormes battoirs…Tu vas bientôt le savoir, grosse brute !....

 

C’est qu’ils n’avaient pas perdu leur temps les conspirateurs…

Tout était au point, ou presque. Une véritable opération militaire. Réglée comme du papier à musique. Hier soir, ils avaient même répété. Goliath avait eu un peu de mal à se mettre tous les détails en tête.

« Mais quoi ? J’le comprends pas votre plan, avait soudain explosé le géant, pour moi c’est simple : un, Pulpinella siffle ! Deux, on fonce ! Trois, pif, paf, j’écrase Li en bouillie. Et quatre, c’est fini…

« Mon cher, une bataille ne se gagne pas comme une partie de dominos, avait  répondu doctement Esméralda, une victoire ça se gamberge, ça se construit, en un mot, ça se travaille ! Si tu relisais les mémoires de l’admirable Nelson, tu comprendrais que pour avoir sa statue à Trafalgar Square, le vieux pirate, il a fallu qu’il la cogite sa bataille navale, qu’il se la mijote aux petits oignons, qu’il se la concocte force douze, qu’il se la soupèse façon badaboum…

« Badaboum, tu parles! Si c’est pour finir dans un baril de poudre, avec au final, un œil, un bras et deux jambes en moins, bah merci bien ! Elle est belle ta théorie !

« J’vois pas où est le problème mon grand ? Il te manque déjà les trois-quarts du cerveau, alors un morceau de plus ou de moins, personne ne verra la différence…

« Suffit les monstres ! Avait gloussé la gitane, ou des morceaux en moins dans vos anatomies respectives, c’est dans la gueule de Turncoat qu’elles vont finir …

 

Jenny en riait encore. Ce qui finit d’énerver Jack…

« Arrête d’user le comptoir avec ton menton, grogna-t-il, Allez ouste, tu m’en vas aller briquer le trottoir sur Brick Lane ! Y’a sûrement là-bas des pékins qu’aimeront plus te faire la causette qu’à moi, si tu vois c’que j’veux dire…

Jack ne comprit pas pourquoi Jenny souriait toujours en claquant la porte…

 

Piou que huit jours …

Et ce sera la fortuna, ricanait le directeur du Freak’s Show en se frottant les mains, la fortuna ! Questo picolino che phenomeno…ouna meraviglia !…Mamma Mia …London, il va être fou de cette théière-là…c’est la célébrité pour Cristobal…presto e finito la misera…presto à moi Covent Garden, Drury Lane, il Royal Albert Hall, Bouckingham, Windsorrrr…presto, la Regina , elle va faire de moi oun Cavaliere…oun Condottiere !…Ahhh si…

Presto…on va m’appeler….Sir Li…

 

Dong…Dong…Dong…

Huit jours…Seulement huit jours…

Tel Achab houspillant les rameurs sur sa baleinière, Alfred Lawson, au centre de la fournaise haranguait ses ouvriers avec fougue.

« Allons les enfants ! Du nerf ! Souquez mes galériens, enfournez mes vauriens, relevez les haubans, ouvrez les vannes, crachez la vapeur, videz les cuves, soufflez, suez, saignez, mourez s’il le faut, mais nom d’une pipe en fonte, ne me laissez pas tomber!...Nous n’en sommes encore qu’à la croûte d’argile…si vous continuez à lambiner comme ça, pas de cloche pour Christ Church ! Pas de tocsin, pas de cornes d’abondance, pas d’or, ni de myrrhe, ni d’encens…et pour vous mes agneaux, pas de primes ! Alors au travail ! Oh Hisse et Ho ! Hardi les gars ! Secouez-vous  bon sang! Regardez-moi cette cloche !…Elle coule…elle fuit…elle sonde, Tonnerre de Dieu ! Elle sonde…

Huit jours…

Six cent quatre-vingt-onze mille deux cents secondes.

Huit jours encore à tenir, dans une cage de trois pieds sur quatre.

Pour Orange Pekoe, toute une éternité…

 

Chapitre 43

Pour moi aussi le compte à rebours avait commencé.

Sept jours avant la représentation fatidique, date de l’évasion programmée, je me demandais chaque jour un peu plus si j’avais eu raison de m’associer avec une bande de saltimbanques apparemment plus doués pour les pirouettes que pour les coups de mains. Et pour une opération dont la finalité était des plus aléatoires.

Au fond de moi je connaissais la réponse. Elle tenait en cinq lettres.

Jenny…

Les nouveaux entretiens que j’avais eus avec Lipstick ces deux derniers jours, ne m’avaient guère permis d’y voir plus clair. Il restait dans une prostration totale, insensible à toute tentative d’approche. Les cachets et médications en tout genre ne lui faisaient aucun effet. Les séances d’immersion dans une baignoire d’eau glacée ne l’émurent pas plus que la pose d’électrodes. Lipstick était dans un autre monde et nul ne pouvait y pénétrer. Je n’avais aucun doute sur le fait que le jeune Lord avait lui aussi un pied, sinon les deux, dans ce même « autre monde ». Tant que je ne découvrirais pas le moyen d’y accéder leurs guérisons ne trouveraient pas d’issue.

 

Voulant néanmoins mener le combat sur divers fronts j’avais entrepris de me pencher sur les principes chimiques constitutifs de notre breuvage national.

M’étant fait livrer des échantillons de toutes les variétés de thé en provenance des quatre coins du monde j’en étudiais avec méthode et application les différents composants. Les dizaines de cornues, flacons, et autres récipients dont mon laboratoire fut envahi eurent beau fumer, bouillir, vibrer, virer au violet, ils ne me livrèrent aucune révélation notoire.

 

Je m’étais même résolu à envoyer, telles des bouteilles à la mer, un certain nombre de demandes d’information auprès de mes confrères les plus compétents ainsi qu’à divers organismes officiels et officieux. L’honnêteté me pousse à avouer que je ne reçus que très peu d’aide de la part de la faculté.

Mes pairs devaient sûrement trouver que mes requêtes relevaient plus du charlatanisme que de la science. Les regards en coin et les chuchotements qui m’accompagnaient au réfectoire de l’hôpital parlaient plus qu’un long discours. On prenait mes études pour de douces lubies et moi-même ne valais sûrement pas mieux aux yeux de mes collègues que les patients que j’étais censé avoir sous ma garde.

J’eus néanmoins quelques réponses.

Elles me convainquirent de la difficulté d’évoluer dans un monde où seul le rationalisme dictait sa loi.

La première lettre arriva d’Autriche.

 

Cher confrère,

Votre missive me laisse pantois !

Ainsi vous n’avez pas encore pris en compte les conclusions de ma dernière intervention au congrès de Vienne où j’expliquais que goût et dégoût ne faisaient qu’un !

Bien que ces métaphores linguistiques austro-slaves sur lesquelles j’ai bâti l’essentiel de mes théories aient peu de chances de trouver écho à vos oreilles infestées de pudding, je ne puis que vous conseiller la lecture de l’article que je viens de publier dans la Revue Internationale de la Libido qui s’intitule :

« Tea-time und Tabou » et qui résume assez bien ma pensée.

Parler de théière comme vous le faites m’apparaît être un discours sans queue ni tête. A ce propos je me permets de mettre le doigt sur l’embout de cet ustensile dont le phallocentrisme ne vous aura pas échappé.

Dans cet article, j’explore les tréfonds de vos sacro-saintes traditions culinaires et j’apporte quelques éclaircissements quant au fait que nos peuples sont, du fait de leurs inconscients gustatifs, dans l’impossibilité de communiquer.

Il ne peut rien sortir de bon d’une monarchie qui préfère le thé au schnaps. Mais je doute que vous soyez d’accord avec moi.

Vous ai-je dis que je n’étais pas amateur d’eau chaude ?

Pour ce qui est du cas TPL, pourquoi ne lui feriez-vous pas boire un grand bol de café viennois bien de chez nous avec de la bonne crème fouettée ?

Une bonne fessée, rien de tel pour vous  remettre les idées en place.

Moi-même je pratique cela avec succès chaque fois que faire se peut.

Le café viennois et la fessée.

Et  faire se peut. Se peut beaucoup.

Que pensez-vous de l’hypnose ? Je compte installer un canapé dans mon cabinet, quelle couleur choisiriez-vous à ma place,  bleu ou rouge ?

Mais vous n’êtes pas à ma place ! Gott sei dank !

Comment va madame votre mère ?

 

Excusez mon piètre anglais, ne sucez plus votre pouce, et armez-vous de courage mon ami,

                               Régressivement votre,

                                                                          Dr. S.F.

                                                                  

Chapitre 44

Whitechapel Albert Leman - Illustration Sylvain Granon

Une autre réponse, plus lapidaire encore que la précédente, me parvint d’un ancien condisciple, qu’en son temps j’avais fort estimé pour son esprit pratique et sa franche camaraderie :

Cher collègue,

J’ai bien reçu ce matin votre demande d’aide aussi urgente que désespérée, malheureusement, et bien que la lutte contre les criminels à  personnalités multiples m’intéresse au plus haut point, je ne vois pas en quoi je puis vous être utile.

Il y avait bien cet  écrivain de mes amis qui aurait pu vous renseigner car il a fait dans sa jeunesse, comme votre serviteur, un séjour aux Indes, mais il passe désormais le plus clair de son temps à courir après des ectoplasmes et il a, j’en ai peur, un peu perdu la raison.

Mais j’y pense, avez-vous sur votre patient essayé la solution à sept pour cent ? La morphine, à défaut de délier les langues, a au moins un pouvoir apaisant très appréciable. Je vous en parle en connaissance de cause, il me permet quant à moi de supporter ces effroyables grincements qui viennent de l’appartement voisin. Son occupant, un violoniste de médiocre talent mais qui a développé d’étonnantes facultés de raisonnement aurait certainement eu quelques suggestions pertinentes à vous fournir mais, hélas, il est parti hier chercher un teckel dans un chenil du Devonshire, du côté de Baskerville je crois…

Ceci dit, j’ai moi-même détecté une légère tache brune sur le côté droit de votre lettre, tache certainement due au fait qu’en écrivant cette lettre, vous ayez laissé tomber quelques gouttes de thé provenant d’une tasse en porcelaine de Wedgwood, datée de 1792, et dans laquelle vous avez mis trois morceaux de sucre roux à l’aide d’une cuillère en argent. Ce thé noir, que vous avez sûrement dû boire par petites gorgées, fut, de toute évidence, récolté il y a deux printemps dans le Se-Tchouan et vous l’avez acquis pour la modique somme de 15 livres l’once à un négociant javanais qui se ronge les ongles et qui doit bien rigoler aujourd’hui.

Mais je présume que je ne vous apprends rien…

Avez-vous toujours bon appétit ? Ma logeuse, Madame Hudson, vient de me préparer une délicieuse tourte aux airelles, voulez-vous que je vous en fasse livrer une part ?

Je ne puis hélas, dans cette tempête où vous vous débattez, que vous recommander de garder le cap.

Le cap, la foi et un estomac bien rempli, telles sont, cher ami, les armes du vrai marin britannique,

              Bien cordialement,

                                    Docteur John W. 

                                   221b Baker Street,  Londres.

Ce billet me laissa fort indécis mais faisait preuve, par le simple fait d’être déjà une réponse, d’une politesse des plus élémentaires.

Les jours suivants ne m’apportèrent aucun encouragement notable.

Que dire en effet de la grossière proposition d’un médecin de Hambourg nommé Mabuse qui ne me parut rien moins qu’une escroquerie, ou encore du mépris condescendant de mon ancien professeur, l’éminent sir William Gull, chirurgien de la reine, qui me conseillait d’opter pour la dissection à vif de mes patients ?

Je reçus également plusieurs conseils extravagants qui me laissèrent perplexe. Un soi-disant confrère néerlandais de retour des Balkans, le professeur Van Helsing, me vantait par exemple les mérites de l’ail en décoction ainsi que l’utilisation d’un pieu…en toute extrémité, précisait-il !

Un autre, un certain docteur Moreau, me préconisa un séjour dans les îles...

Que dire enfin de l’envoi commun du docteur Henry J. et de son ami, un certain Mr H., qui me firent parvenir, ensemble, un flacon contenant une potion dont l’absorption, selon leurs dires, confus et contradictoires, devait changer radicalement mon point de vue. 

Je rangeai toutes ces fariboles dans un tiroir et commençais à désespérer de l’aide que j’attendais d’autrui lorsque je reçus enfin un petit paquet qui fut, grâce au ciel, le premier élément positif dans cette pénible enquête.

 

Chapitre 45

De ce petit colis, je sortis une odorante brique de thé noir compactée et finement ciselée de figures évoquant salamandres et mandragores.

Un petit ouvrage, relié en leporello, ainsi qu’un billet à la calligraphie raffinée accompagnaient cette brique.

Ce document me plongea, dans un premier temps je l’avoue, dans un abîme de perplexité.

 

Consulat Impérial de Mandchourie.             19 novembre de l’ère du cochon,

Cavendish Square. Londres.

 

Honorable confrère,

C’est avec la modestie de l’hirondelle nubile au sortir du nid que mon humble personne se permet de prendre la plume pour éclairer, bien que mes compétences soient aussi faibles que celles de l’insecte bousier poussant devant lui sa fétide boulette, votre faiblissante lanterne.

Comme vous le disiez si justement dans votre frémissant courrier, nos deux peuples sont étroitement liés par bien des aspects et il ne sera pas dit, bien que nous ayons encore quelques ridicules différends sur la façon de commercialiser la fleur de pavot, que je vous laisse dans l’ignorance quant aux questions si pertinentes que vous vous posez sur le Camellia Sinensis, dont je suis un des meilleurs spécialistes.

Prenez grand soin du petit opuscule que je joins à mon courrier, il s’agit du « Cha King », ou dans votre idiome, du « Classique du Thé » écrit en 780 par le moine Lu Yu.

Je fais le vœu qu’à sa lecture une brèche s’entrebâillera dans la carapace de votre funeste matérialisme occidental pour s’ouvrir enfin aux joies du Tao.

Ce traité devrait vous mener sur la voie de la méditation et, puisque c’est de cela que nous parlons, de comprendre les méandres qui bloquent l’esprit de votre patient. Car le thé, cher confrère, est plus qu’une simple boisson.

Il permet, si certaines règles sont respectées, de se découvrir soi-même ainsi que le monde qui nous entoure. Malheur à celui qui déshonore ces règles.

Il se peut que cela soit arrivé. Prenez garde à vous.

Le traité cite notamment de terribles légendes, dont celle du bienheureux Bodhidharma, que je vous laisse découvrir, avec toutes les précautions d’usage.

Vous me parlez également de ce garçon dont la tête se transforme en théière.

Je ne connais aucun cas semblable dans toute l’histoire de l’Empire du Milieu, néanmoins, je dois vous apprendre que le mot Pekoe vient du mandarin « Pak-ho » qui désigne les cheveux d’ange du nouveau-né. Par extension, Pak-ho désigne aussi le bourgeon duveteux des rameaux de théiers. Orange, comme vous devez le savoir, provient  de vos ennemis héréditaires en commerce, les Princes Hollandais de Nassau. Curieux nom en vérité qu’Orange Pekoe pour un sujet de votre gracieuse majesté !

Je vous joins également un document très précieux sur lequel vous apprendrez que les meilleurs thés noirs sont classifiés à partir de ces initiales : O P.

Vous découvrirez qu’un alphabet tout à fait original découle de ces deux lettres. Parfois, des yeux aveuglés par l’ignorance peuvent s’ouvrir à la lecture merveilleuse de cet alphabet. Avant de terminer ma médiocre intervention puis-je vous suggérer de porter votre perçant regard sur un autre jardin ?

Tout me porte à croire que, même si la philosophie chinoise peut vous éclairer de multiples façons, c’est au Bengale, aux Indes, que  se trouve l’essentiel de la production du Darjeeling et que c’est là, à n’en pas douter, que se cache la clef des souffrances de vos malades.

Nous autres Chinois sommes souvent traités, nous le savons tous deux et soyez persuadé que je ne vous en tiens nullement rigueur, de fourbes et de cruels.

Lorsque vos yeux infiniment compatissants voudront bien se diriger vers la terre de Bouddha ils verront que la cruauté n’est, hélas, pas le seul apanage des Mandchous…

Je vous souhaite donc, mon éminent collègue, une intense et fructueuse lecture et j’espère qu’elle vous ouvrira les portes de la sagesse.

Quant à la brique de thé qu’humblement je dépose à vos pieds elle devrait vous être, lorsque le moment sera venu, d’un bénéfice à nul autre pareil.

Je forme des vœux pour votre réussite. Que les mille Dragons jamais ne pénètrent vos rêves et que votre vie soit aussi longue que la grande muraille.

Quant à moi, ainsi que le disait  Lu T’ung grand poète du VIIIème siècle :

« Je ne m’intéresse nullement à l’immortalité, mais seulement au goût du thé. »

 

                 Votre humble serviteur,

                                             Docteur Yin Zhen, Consul adjoint de Mandchourie.

 

 Chapitre 46

La convergence des informations contenues dans cette lettre, avec celles déjà en ma possession, entraînait plus de questions que de réponses. Que le salut des corps, sinon celui des âmes, résidât à des milliers de kilomètres de nos blanches falaises de craie s’imposait avec certitude. Mais quelle expédition devais-je entreprendre, moi qui n’avais jamais voyagé que dans mes livres ? Et qui allait me fournir le remède ? Si l’aide de mes confrères occidentaux en ce domaine ne m’était d’aucune utilité, qui étais-je, moi-même, pour prétendre guérir un mal qui venait de si loin ? Je regardai la brique de thé du Yunnan aux dessins ésotériques avec perplexité. Les Indes…

C’était aux Indes, sur les bords du Gange, que tout avait commencé.

C’était aux Indes, sous le toit du monde, que tout devait probablement finir…

 

Ce dont j’eus la singulière confirmation le lendemain matin lorsque le gardien-chef de mon service me fit appeler pour me montrer avec répulsion et dans le plus grand secret une inscription  gravée pendant la nuit sur le chambranle de mon vestiaire, à l’aide probablement du poignard sanguinolent planté en évidence comme une effrayante signature, juste en-dessous de ce message.

 

Sahib

Sept  sont les piliers de la plénitude divine qui nous enseignent de toujours aux égarés assistance  porter        

Tu es très égaré Severt Pacha

Ne cherche pas à comprendre comment connaissance de ta quête nous avons eue  Qui est vaine si ton souillé cœur et ta rose pâle peau ne se débarrassent  pas dans l’allégresse des oripeaux de ta suffisance royale unique et moustachue

La tunique écarlate toujours par tes acolytes portée en des occasions mauvaises au plus vite doit brûler  Comme des Quatre il demeure Un encore  Très mauvaise tu vas l’apprendre à tes dépens est la boisson de feuilles bue sans précaution         

Celui par l’eau qui bouillonne de sa bouche 

Celui-là jamais sa souffrance ne s’apaise

Toujours de leurs crimes la preuve pour des siècles et des siècles il est

Et demeure car son cycle est sans fin

Ceux dont tu souhaites la fin des maux  portent d’une infamie les signes     

Nous Derviches du Temple des Quatre-vingt-trois Jardins

Les mantras réciterons car il n’est plus d’espoir  pour lui, ni pour toi   

Les Dieux  offensés jamais ne pardonnent  

La panse de brebis farcie  Sahib 

c’est vraiment pas bon

 

L’ennemi invisible avec lequel j’avais engagé la lutte me considérait donc désormais comme un adversaire digne de ce nom et qu’il fallait intimider.

Inutile de dire que le but était atteint.

S’en prendre au haggis était vraiment un coup bas !

Avec effroi j’acceptai néanmoins ce terrible affront et, galvanisé par tant de bassesse, je me sentis soudain transporté aux temps glorieux de la chevalerie.

Jenny serait ma Dame.

Et si j’en jugeais par tous les éléments en mon pouvoir à cette heure, le Bengale était la lice sur laquelle le tournoi allait se dérouler. Le trophée avait pour nom : Darjeeling ! Quant à mon adversaire, nul doute que son armure et son pourpoint avaient le chatoiement des étoffes de Madras, les couleurs des épices des marchés de Lucknow et que son destrier avait plus l’apparence d’un pachyderme que celle d’un palefroi. Il ne me restait que peu de jours pour mettre à profit ces récents événements et établir un nouveau plan de bataille.

Je m’y jetai donc avec enthousiasme.

 

Chapitre 47

« Mort aux rats !…Mort aux rats !… » 

Saloperies de chats…

Non content de manquer de périr asphyxié par cette puanteur dont il était imprégné du matin au soir, sous des loques au moins aussi répugnantes que les dépouilles des rongeurs qui se balançaient au bout de sa perche, le sergent O’Henry beuglait sa rengaine tout en tentant, à grands coups de pieds  approximatifs, d’éloigner la nuée de félins qui l’escortaient avec avidité et reconnaissance.

Exterminateur de rats itinérant…tu parles d’un déguisement ! Encore une idée du patron. Trois jours qu’il déambulait ainsi, les charognes brinquebalant à hauteur de sa tête, les chats suspendus à ses basques, avec toujours la même consigne, filer au train du toubib. Ne pas non plus lâcher Lipstick d’un pouce, même sanguinolent.

Mais de l’épicier, aucune nouvelle. Quant au médecin, il ne faisait rien d’autre que ce qu’un médecin était censé faire. Il courait avec sa sacoche vers l’hôpital, sortait avec sa sacoche de l’hôpital,  re-rentrait avec sa sacoche…

Pas de quoi fouetter un de ces foutus greffiers !

Le manège de la rouquine en revanche commençait à intéresser O’Henry.

Primo, parce que dans son périmètre de surveillance, elle était la chose la plus agréable à regarder, ensuite parce que tout de même, pour une racoleuse, elle avait de drôles de clients !

D’abord il y eut ce géant aux gros bras qui l’avait suivie en gesticulant alors qu’elle sortait du champ de foire. Une autre fois, ce fut une bande de nains qui, en grande discussion avec elle, la tiraillait par le bas de sa robe tout en jonglant avec des couteaux. Sans parler de la nuit dernière où il s’était frotté les yeux croyant avoir la berlue en voyant l’animal qui gambadait autour d’elle.

Un peu trop gros pour être un chat, un peu trop jaune, un peu trop tigré…

Le plus étrange, c’est que tout ce petit monde n’arrêtait pas de faire des allers et retours entre la ruelle et l’hôpital. Quoiqu’O’Henry ne fut pas spécialiste de la santé des nains, des géants, ni des rousses, ils lui paraissaient pourtant tous être en pleine forme. Et  voilà que la fille montrait à nouveau le joli petit bout de son nez. Toujours aussi pressée d’aller retrouver son médecin …

Sauf qu’aujourd’hui, elle n’était pas dans son assiette. Même qu’elle était en larmes, la demoiselle. L’allait avoir du boulot pour la consoler le brave docteur. Petit veinard…

Dans sa précipitation et juste avant de s’engouffrer dans l’hôpital elle fit tomber un petit paquet d’affichettes qui voletèrent dans les airs. L’une d’elles atterrit sur les guêtres de l’exterminateur de rats.

Il la ramassa et lut :

 CRISTOBAL LI’S BENEFIT

Au profit de Cristobal Li

Le Grand Freak’s Show Theater présente

Dimanche prochain le 26  Novembre 1888

A vingt heures précises et en exclusivité mondiale

Unique et exceptionnelle représentation,

Honorée et approuvée par leurs Royales Majestés

La Reine Victoria et le Prince Albert,

De :

«  Un Thé à Whitechapel »

                                    Avec l’incroyable Tea-Pot Man

L’HOMME A TETE DE THEIERE

Dans un spectacle à vous couper le souffle

Ladies, munissez-vous de vos mouchoirs 

Gentlemen, munissez-vous de votre courage  

 Tickets vendus à l’entrée. Soyez à l’heure

Il n’y aura de place ni pour les lambins, ni pour les trouillards

                                      FREAK’S SHOW THEATER

FRENCH FAIR

259 WHITECHAPEL HIGH STREET

LONDON

O’Henry faillit en perdre ses souris.

Pris d’une soudaine frénésie, il se mit à quatre pattes pour ramasser tous les autres programmes éparpillés par terre. Nom d’un chien bredouilla-t-il, nom d’un sacré nom d’un sacré petit bonhomme de sacré chien !…

Le gars à tête de théière !…Au Freak’s Theater !…et ma rouquine…et mon toubib…le 26 novembre…dans trois jours !

Il ne comprenait pas comment tout ça avait pu se passer sous son nez sans qu’il s’en aperçoive !…Damned !...C’en était trop pour sa caboche de dératiseur. Il fallait qu’il prévienne Mops de toute urgence…

Mops, lui, comprendrait…Mops, lui, saurait quoi faire…

Dans trois  jours…Hurry up boy !...

 

« Mops aux rats !…Mops  aux rats !… »

 

Chapitre 48

Trois jours.

« C’est largement pour apprendre ton rôle, lui avait dit Pulpinella. Pour une professionnelle comme toi, je ne vois vraiment pas où est le problème. Trois jours, c’est encore deux de trop, ma belle…

Devant la station de cabs de Finsbury Circus, Jenny n’en finissait pas de ronger son frein. Pourquoi attendre plus longtemps ? Goliath avait raison, on aurait dû foncer tout de suite, mais il était bien le seul à le penser.

Les nains n’en finissaient pas d’aiguiser leur nez, et Turncoat s’appliquait consciencieusement à tourner en rond en miaulant et à prendre des mines de chatons effarouchés.  Même Severt, dans les bras de qui elle avait fondu en sanglots en lui montrant l’ignoble réclame, l’avait dissuadée de se précipiter avant d’avoir la certitude d’être tous fin prêts. Quelques jours encore lui étaient nécessaires. Je n’ai pas toutes les cartes en main, avait-il rajouté l’air vaguement penaud.

J’t’en ficherais des cartes en main ! Un joueur de poker comme ça, merci bien !

Non mais quel trouillard que ce toubib !

 

Et puis ce qu’on lui demandait était au-dessus de ses forces.

Séduire Cristobal Li ! Rien que ça ! Plutôt danser dans une fosse remplie de serpents…

« Ben quoi, avait plaisanté Esmeralda, tu n’veux tout de même pas que je m’y colle ? Pas certaine qu’il ait un faible pour les jambes de moins de quinze pouces. Par contre, avec une grande gigue comme toi, il va craquer, ça fait pas un pli ! C’est quand même pas la mort de l’embobiner et de détourner son attention lorsque le spectacle aura débuté ! C’est tout ce que t’auras à faire, après, tu passes la main. C’est dans tes cordes ça, non ?...

Dans mes cordes, tu parles Charles !...C’est enroulées autour de mon cou qu’elles seront, les cordes…

 

Rien qu’à l’idée du contact avec l’infecte moustache, ça lui donnait envie de vomir…Pouahhh ! Quant à détourner une attention, il avait déjà fallu détourner celle de c’te grande brute de Jack pour qu’il lui lâche un peu la bride. Molly et Polly, les braves copines, s’étaient dévouées en se montrant particulièrement affectueuses, mais ça n’avait pas été très concluant.

En revanche, la petite visite que Goliath et de Turncoat avaient effectuée au Ten Bells, la veille au soir, avait apparemment suffi à le convaincre.

Le géant et le tigre étaient restés très évasifs sur leur entrevue avec le truand.

« Correct, avait juste dit Goliath, il a été correct…nous aussi d’ailleurs…pas vrai l’matou ?...

« Miaowwww, avait marmonné le matou en recrachant quelques morceaux de cuir qui dépassaient de ses crocs, oui, très correct…et très goûteux aussi…

 

Un petit homme au regard fuyant dissimulé sous un chapeau melon élimé et qui semblait attendre un cab s’approcha de Jenny.

« Bonjour Miss…belle journée n’est-ce pas ?…

« Qu’est-ce qu’il a la demi-portion ? Il veut que je lui détourne son attention à lui aussi ?

« Mais Miss…

« Et si t’allais détourner les jupes de ta mère !…

 

Devant la  station de Finsbury Circus, Jenny reprit sa marche bougonne et solitaire.

Un chapeau melon élimé flottait dans le caniveau…avec les cordes…

 

Chapitre 49

Ambootia…Jungpana…Castelton…Tukdah…Makaibari…Margaret’s Hope…

Ils étaient quatre-vingt-trois jardins bénis des Dieux.

Sur l’immense carte épinglée au mur, mon index courait le long des contreforts du Népal, entre les vallées enneigées du Sikkim et les plaines bourbeuses du Bengale, dans ce périmètre sacré autour de la petite ville de Darjeeling.

Jamais je n’aurai le temps de les connaître tous me lamentai-je, et pourtant, enfoui au plus profond de cet inaccessible océan de verdure, se cachait sûrement la clef du mystère.

 

Il ne me restait que quarante-huit heures.

Jenny me pressait d’accélérer les préparatifs, sa patience était à bout, je le voyais bien, aussi avais-je pris la décision d’organiser dès aujourd’hui une séance de la dernière chance.

Fort de l’ultimatum que je m’étais moi-même imposé et dans le but de créer une « atmosphère » j’avais quelque peu chamboulé mon cabinet.

 

J’avais ainsi suspendu, à côté de la carte du Bengale, un autre panneau rempli de sigles pour le moins ésotériques que je m’efforçai d’apprendre par cœur, bien que leurs significations restassent pour moi totalement abstraites.

La classification des thés noirs issus d’une cueillette précoce, la seule à devoir concentrer mon attention, s’apparentait plus à une litanie qu’à un catalogue scientifique. Je l’énumérai comme on psalmodie un cantique : OP, FOP, GFOP, TGFOP, SFTGFOP, BOP, FBOP, GBFOP…

OP voulait bien dire Orange Pekoe.

FOP : Flowery Orange Pekoe ; GFOP : Golden Flowery… ; TGFOP : Tippy Golden Flowery…etc, etc…

J’avais également étalé au sol des strates de tapis qui n’étaient persans que de noms et des kilims possiblement afghans mais assurément mités que j’avais chinés chez les marchands ottomans du quartier. Une collection de lampes bariolées et de narguilés hors d’usage finissaient d’ajouter une note « moghole » à ce capharnaüm. J’allumai un bâtonnet d’encens, disposai négligemment quelques poufs ça et là, et ouvris la porte.

 

Ils entrèrent un par un.

Avec cette mine honteuse et contrite propre à leur ancienne dépendance et qui leur donnait à tous un air de chien qui n’a pas encore été assez battu.

Sachant combien il était difficile pour certains de venir témoigner, j’étais assez fier d’avoir pu les persuader de participer à cette réunion qui devait aboutir, je l’espérai, à la rémission totale de l’addiction dont souffrait un de leur ex-congénère. Du moins c’est ainsi que je leur avais présenté l’affaire.

Leurs cœurs généreux et quelques non moins généreuses guinées avaient fait le reste.

Généreuses guinées…et généreuses Guinness, il faut bien l’avouer.

Je les remerciai brièvement puis actionnai une sonnette.

Les cernes ourlant les yeux de Lipstick indiquaient hélas, lorsqu’il pénétra dans la pièce, que son état ne s’était guère amélioré. Les infirmiers l’eurent à peine déposé sur un coussin qu’il s’effondra provoquant des hoquets de compassion parmi l’assistance. J’escomptais bien que leurs témoignages allaient raviver la dernière parcelle d’humanité enfouie dans les tréfonds de l’esprit du malheureux.

 

Les « Théoïnomanes Anonymes » s’assirent donc silencieusement, en cercle, sur les tapis…

 

Chapitre 50

J’ouvris la séance brièvement et laissai la parole à un premier intervenant.

C’était un solide gaillard aux longues moustaches, vêtu d’un immense manteau de fourrure et coiffé d’une chapka. Il se leva gauchement, retira sa toque, se signa…

«  Bonjourrrrrr, je m ‘appelle Borrrris !

«  Bonjour Boris ! répondit l’assemblée d’une seule voix.

«  Je suis sobrrrre et je n’ai plus touché à un samovarrrrr depuis trrrrois mois, quatrrrre semaines et deux jourrrrs, commença-t-il avec un large sourire.

« Bravo Boris, applaudit en choeur le comité, quel courage, nous sommes fiers de toi, continue…

Hélas, nous n’en sûmes pas plus…

 

Car, le brave géant qui, plein d’enthousiasme, allait commencer à raconter comment il était douloureusement passé de l’emprise de la bouilloire à celle de la bouteille de vodka, fut brusquement interrompu.

Je ne m’étais pas aperçu en effet que, dès ses premiers mots, un changement s’était produit sur le visage de Lipstick. Si son expression était toujours aussi immobile, ses pupilles dilatées en revanche n’arrêtaient pas de faire des allers et retours entre la carte de l’Inde et le tableau de classification. Lipstick en vérité fixait avec terreur les lettres O, F et P du tableau. Il était bien le seul dans toute cette stupide assemblée à avoir conscience de ce qui se passait.

Les lettres s’étaient mises à bouger…

Mues par une musique lancinante, elles dansaient la gigue…

Ces imbéciles, qui buvaient les paroles du grand Russe, ne voyaient-ils donc rien ? L’orchestre, Lipstick, en était certain, se trouvait juste derrière le nom « Jodphur », une des jambes d’un joueur de cithare dépassait du R et le turban du cymbalier voletait au-dessous du J…Ils ne prenaient même plus la peine de se cacher ! Ainsi ils étaient revenus pour lui…Ah, cette musique, impossible d’y résister, il fallait qu’il danse avec eux, il fallait qu’il réponde à leur appel…

 

Lipstick bouscula violemment le moujik et grimpa sur le bureau avant que quiconque ait pu le ceinturer. Totalement indifférent au chahut qu’il venait de créer, il salua le mur avec déférence et d’une voix sourde et étrangement atone se mit à déclamer :

 

«  Bonjour, Fleurs de l’Himalaya, Perles du jardin de Puttabong, ô vous qui ensemencez le cœur des hommes de graines au goût de chagrin, vous dont les rires sont des chants de guerre oubliés, dont les larmes sont une pluie de pétales au  parfum d’éternité, et vous, la plus belle des danseuses…Flower vous vous nommez, vos pieds magiques ne touchent pas terre…Et voici votre sœur, Tippy aux rouges ongles et voici votre autre sœur, Golden est son nom …

Devant l’assistance hébétée l’ex-sergent se mit à se balancer. Je fis signe aux autres de ne surtout pas bouger. Dans les bras de Lipstick, d’invisibles partenaires l’entraînaient dans une danse endiablée.

« …Mes hommages à vous, Finest Tippy Golden ! Quelle joie de vous retrouver…Allistair mon vieux, ne reste pas planté comme un idiot ! Ne laisse pas languir cette jeune fille, prends-la dans tes bras et montre lui comment on danse le « Scottish » ! Et toi Bartholomew, qu’attends-tu pour passer à l’action,  prends exemple sur notre beau Major ! Bravo Major, vous avez choisi la plus belle ! Montrez-lui de quel bois est fait un gars des Highlands !

Ses mouvements devenaient frénétiques.

« Mais il manque quelqu’un à cette fête ! Où est-il passé ? Sans lui rien n’a de sens, sans lui votre charme est vain, sans lui vous n’existez pas, sans lui je n’existe pas… Où te caches-tu mon petit prince, mon petit duvet, mon petit bourgeon ? Où es-tu bouton d’or de mon cœur ? Où es-tu,  Fils maudit du lion blanc et de la noire panthère …

Avec une infinie douceur je posai ma main sur le bras fiévreux du possédé. Hagard, couvert de sueur, il me regardait enfin. La musique avait cessé. Les danseuses étaient parties. A la place des tapis de roses ne restait qu’un champ de désolation. 

« Qui est le fils du lion, Thomas ? Qui est la panthère noire ?...

Mais Lipstik ne m’écoutait déjà plus.

 

Un démon à six bras souriait devant le visage pétrifié du malheureux.

Un démon à six bras posa sur ses lèvres écarlates six index sanglants.

« Chut…souffla-t-il doucement, c’est l’heure de la sieste, sergent !

Ambootia…Jungpana…Castelton…Margaret’s Hope…Tukdah…

Ils étaient quatre-vingt-trois jardins…

Lipstick s’effondra comme un paquet de linge sale.