Whitechapel

 

Chapitre 51

Comme je l’ai déjà dit, je n’ai jamais voyagé qu’à travers les encyclopédies et les dictionnaires. Je n’ai affronté de tempêtes, ni au Cap-Horn, ni dans le désert, et je n’ai jamais été englouti sous des avalanches de neige ou sous les vagues d’un tsunami ailleurs que dans des livres.

Ce 26 novembre 1888, à vingt-quatre heures du jour fatidique, je n’eus besoin d’aucun recours à ma bibliothèque pour savoir que  j’étais dans l’œil du cyclone. L’ouragan était passé, il allait revenir. La séance d’hier avait été éprouvante et n’avait apporté aucun des fruits attendus. Il ne me restait plus à espérer que l’évasion programmée ne tourne pas au fiasco et que l’ultime confrontation entre Lipstick et Orange Pekoe ne se termine pas en apocalypse.

Mais le sort en était jeté et nous étions tous à nos postes. J’imaginai les nains en train d’affiner leurs pirouettes, Goliath en train de vérifier ses marteaux, Jenny se passant rageusement du rouge sur ses lèvres.

J’imaginai le malheureux dans sa cage…

C’est alors, qu’en cette veille de bataille où j’étais à la limite du désespoir, une petite lueur s’alluma. Un nouveau courrier venait d’arriver.

Une bouteille à la mer que j’avais envoyée sans grand espoir avait, contre vents et marées, trouvé destinataire, et si le télégramme sibyllin ne mentait pas, nous serions demain un de plus.

Une de plus,  pour être exact.

Hospice général du comté de Northumberland.

 

Sir,

Comme j’ai pas d’éducation comme vous les beaux docteurs de Londres avec tout votre savoir c’est le père Mac Kinley qui est si bon qui m’a lu votre lettre qu’est arrivée ce matin, je me demande bien comment, et c’est lui qui écrit en ce moment pour moi cette réponse ici dessous.

Je suis vieille et malade et j’ai bien droit à un repos mérité. Je souffre d’une maladie qui s’appelle catalepsie comique ou chromique ou quelque chose comme ça et qui veut dire de temps en temps et parfois je suis raide comme un cadavre, après je me réveille. C’est comme ça que celui dont vous avez pris soin de vous occuper a cru que j’étais morte c’était il y a bien longtemps en vrai j’aimerais mieux être vraiment morte.

J’ai beaucoup péché et j’ai beaucoup à me faire pardonner. J’ai honte, mais c’est comme ça, qu’y faire ? Je sais pas comment vous m’avez retrouvée. Je suis en même temps bien contente des nouvelles que vous me donnez et en même temps je suis dans une grande peine.

Ce que vous me demandez c’est pas de la petite bière.

Depuis que le manoir a brûlé avec mon pauvre époux dedans, paix à ses cendres, je parle des cendres du manoir, j’ai été recueillie dans cet hospice par les sœurs qui sont pas mes vraies sœurs mais qui sont bien charitables. Le père Mac Kinley qui n’est pas mon vrai père non plus dit qu’il faut aider son prochain et que moi aussi je dois aider mon prochain même si mon prochain est maudit. Je vais prier pour le salut de l’âme de qui nous savons, prochain ou pas, maudit ou pas, et pour la mienne aussi.

Vous autres réformés ne croyez pas aux miracles. C’est votre affaire.

Moi qui vis sous la protection des reliques de Saint-Cuthbert-le-Hareng que les Danois ont fumé  en 1126, j’y crois dur comme fer.

Bref j’ai pas encore décidé si oui ou non. 

Le 26 de ce mois c’est très bientôt.

Qui vivra verra.

                                                             M.

 

Post Scriptum : 

M. est une femme très courageuse. Elle viendra !

Signé : Ambrose Mac Kinley, vicaire.

 

Chapitre 52

« Benvenuto a tutti !

Welcome Ladies and Gentlemen! Entrez…Buongiorno Signor…Buonasera Signorina…Par ici…Belle soirée n’est-ce pas ?…Votre ticket ? Grazzie mille…Bienvenue Miss…Hello Sir…Pressez-vous s’il vous plaît…Pronto…Une place pour son excellence ?…Je vous en prie…Molto grazie Mylord…Buenasera…Buongiorno…Comment allez-vous ?…

 

A l’entrée du chapiteau, la pagaille faisait rage depuis deux heures.

La queue s’étirait jusqu’à l’ancien manège. De mémoire de chevaux de bois, on n’avait pas vu ça depuis l’inauguration de la foire.

Depuis deux heures, Cristobal Li, dans son uniforme de gala, suait sang et eau mais n’aurait laissé sa place pour rien au monde. Il papillonnait d’un spectateur à l’autre, donnait les tickets, empochait les souverains, baisait des mains, en serrait d’autres, clignait de l’œil, pinçait des fesses, houspillait les placiers, félicitait les dames pour leurs parures, félicitait leurs galants pour les mêmes raisons, et mille fois en son for intérieur se félicitait lui-même…

La salle était déjà pleine. Quelle ambiance ! Quel succès ! L’excitation le survoltait. Il était un ! Il était Dieu ! Il était dix !

Un garçon de piste interrompit sa duplication hystérique.

 

« Maestro ?! Maestroooooo…

« Ma che faché ?…Qu’est-ce qu’il y a, per la Madonna ? On m’appelle par ici, on m’appelle par là…

« C’est  la police, monsieur le directeur ….

« Ma che polizzia ! Qu’est-ce qu’ils veulent encore la polizzia ? C’est pire qu’à Palerma ! Che gourmandise ! Ils ont déjà eu leur enveloppa, no ? Et ils sont où, ces bobbizes ?…

«  Ils sont là, Monsieur…Signor…marmonna un sergent O’Henry plus à l’aise en compagnie des rats qu’avec ce type aux airs de Matamore. Ces saltimbanques avec leurs sourires de voleurs d’enfants, quels gens bizarres…Brrrr…Mais c’était un honneur d’assister le patron ce soir. Enfin il allait voir le grand policier à l’œuvre. Lequel grand policier, l’ayant laissé partir à l’assaut, en éclaireur, et jugeant que la première salve était aussi minable qu’un tir de pétard mouillé, le bouscula sans ménagement et se planta, plus bougon que jamais, devant Cristobal Li.

 

Ce fut un duel de moustaches.

Qui gagna ? Difficile à dire. Ils se toisaient, crocs poilus, hérissés, frémissants, attendant un signal pour en découdre, lorsqu’ O’Henry, pensant bien faire, lança un timide :

«  Vous avez vos papiers ?...

 

Ce qui provoqua l’hilarité de Cristobal Li, mais aussi la fureur de Mops.

« Mais ferme-la pauvre idiot ! On ne vient pas pour ça !…

Li manqua s’étouffer de rire. Des policiers comme ça, quelle aubaine…

« Et vous, éructa Mops en s’adressant à Li, vous, puisque vous trouvez ça si drôle…et bien oui, tiens, je veux voir les papiers de tout le monde et que ça saute ! Je veux voir les certificats d’hygiène des hommes, des femmes, des animaux. Je veux voir les tampons d’entrée sur le territoire britannique, les attestations de bonne conduite, de bonne moralité, de bonne haleine. Les bulletins de paie, la patente numéro 16809 A 47 qui vous autorise à  monter un chapiteau sur la commune de Stepney, le procès-verbal BFX 457 du tribunal de Guildhall donnant droit à l’exercice de vos activités sur la voie publique ainsi que tous les permis de port de faux nez et enfin je veux, j’exige que vous me communiquiez séance tenante la liste de tous les salopards qui boivent du thé dans votre poubelle ambulante ! Voilà ce que je veux !

Sinon, Hop, je ferme ta cambuse ! Ah ! Tu rigoles moins sous tes bacchantes de carnaval, hein, paillasse, dompteur de macaroni de mes deux…

 

Cristobal croisa les bras sur sa poitrine couverte de médailles et fit un violent effort pour se contrôler. Si les menaces n’avaient jamais aucun effet sur lui, insulter ses moustaches était pire que traiter sa mère de Messaline. Il plissa les yeux.

 « Mais tout ce que vous voulez, Signor Commissario, ajouta-t-il condescendant. Des papiers ? J’en ai plein le coffre, moi, des papiers…ma, après le spectacle d’accordo ? Parce que le spectacle, il va commencer, allora, vous allez vous assoir là, sagement, au premier rang …deux places de choix…et puis…

Il glissa un billet de cent livres dans la poche de Mops et un autre dans celle d’O’Henry

« Pour attendre, voilà des papiers qui en valent bien d’autres, no ?…

 Il laissa les deux policiers, interloqués, affalés sur des chaises, s’essuya le front, poussa un soupir, leva les yeux au ciel, se signa et s’esquiva vers les loges.

 

Chapitre 53

Coulées dans un bloc de ciment.

Voilà à quoi ressemblaient les jambes de Jenny.

Dissimulée derrière une pancarte, elle venait d’assister à la ridicule altercation. Elle, qui avant même de pénétrer sous le chapiteau avait déjà du mal à mettre un pied devant l’autre, se sentait clouée au sol.

La présence de deux policiers allait singulièrement compliquer les choses.

Le plan…Il fallait s’en tenir au plan…Tout reposait sur ses frêles épaules…

Ne pas flancher. Pas maintenant, si près du but…

 

Le brouhaha s’amplifiait de minute en minute. On se piétinait sans vergogne pour gagner une meilleure place. Rien à voir avec le public de Covent Garden. Deux commères, emmitouflées et gonflées comme des poules d’eau, s’installèrent devant Jenny. Déposant leur popotin sur un banc qui ploya, mais ne rompit pas, elles poussèrent force soupirs et se lancèrent dans ce qui constituait pour elles le seul et unique intérêt d’une sortie au spectacle, le caquetage.

 

«  A c’qu’y paraît, il est vraiment monstrueux !

« Qui vous l’a dit, Marg’ret ?

«  C’est mon Andrew !

« Ahhh bon, et comment qui sait ça, vot’Andrew ?

« Ben figurez-vous qui l’tient d’la sœur du voisin d’la belle-mère du portier du cirque…

« Non ?

« Si ! Même qu’elle l’aurait vu de ses yeux vu, et ben c’est pas joli joli ! Avec votre petit tempérament, ma pauv’ Janet, je n’sais pas si vous allez supporter l’spectacle !  Seriez mieux chez vous avec un bon grog ! J’dis ça, c’est pour vot’ bien Janet ! Ca s’dit qu’il aurait douze yeux, quatorze bouches, pas de bras mais vingt tentacules et qu’en plus il insulte le public en français!

« Bahhh…

« Mais comme j’vous l’dis Janet, comme j’vous l’dis, pourquoi qu’j’vous mentirais ?

« Ch’ais pas Mar’gret, ch’ais pas…

« Non mais vous vous rendez-compte Janet, une théière qui parle français ? Où va –t-on, j’vous l’demande, Janet, où va-t-on ?

« J’vais nulle part Marg’ret, pourquoi ?... vous allez où, vous ? …

 

La chaleur, le frou-frou des plumes, le caquètement des gallinacés, la tension qui lui nouait les tripes, un voile passa devant les yeux de Jenny.

Elle vacilla.

« C’est pas le moment de tomber dans les pommes ma belle ! Oh ! Réveille-toi, dit Esmeralda en lui piquant la cuisse d’un petit coup de fourchette ! Faut pas mollir princesse ! Les autres sont déjà en piste. Goliath n’attend qu’un signe ! Et mon Cutlass qu’est remonté comme un ressort…c’est très courageux ce que tu fais ma chérie…Oh Jenny ! Reste avec nous ! Faut-y que je te le plante plus profond, mon nez ?…

« Pas la peine, dit Jenny, ça va aller …

Esmaralda sortit vivement un miroir de sa poche et à l’aide d’une petite brosse lui repoudra consciencieusement les joues.

« Là, et encore une petite touche là…c’est parfait, regarde-toi ! Une vraie poupée de porcelaine…s’il ne craque pas avec ça, le rastaquouère en jaquette, je me fais mettre une louche à la place du nez !...

« OK ! C’est bon, soupira Jenny, je suis prête…Elle respira un bon coup.

« J’y vais… 

 

La partie venait de commencer.

 

Chapitre 54

L’air de la Traviata …

Dans sa loge, Cristobal Li chantait à tue-tête devant de grandes affiches, toutes à sa gloire, le représentant en pied, de face, de profil, lui, Cristobal, le plus grand dompteur du monde. Il virait, il voltait, il envoyait des baisers à ses doubles de papier. C’est vrai qu’il aurait pu être ténor, ou baryton, à l’Albert Hall, à la Scala. Il aurait fait un Don Giovanni magnifique, un Don José inoubliable, mais entre le fouet et la chansonnette, il avait choisi.

Tant pis pour Verdi, c’était plus fort que lui, il avait la fibre monstrueuse…

Le dompteur arrêta son manège pour s’admirer encore puis donna un coup de botte à travers un rideau de velours rouge qui recouvrait une cage.

« Et toi tu ne dis rien, ragazzo ?…Non tu ne dis rien ! Tu te réserves pour tout à l’heure…tu as raison…quoi ? ! Qu’est-ce qu’il y a ? ! Ma, il n’y a plus de respect pour les artisti…

Jenny venait de soulever un  pan de la tente.

 

« Oh ! Excusez-moi…je crois que je me suis perdue …je cherchais l’entrée du spectacle et…

« Mais vous avez bien fait, cara mia,  très bien fait ! Entrez, entrez  donc …

 

Grazie mille, Santa Madonna, pour ce cadeau tombé du ciel, pensa-t-il.

Courage, respire et lance-toi, pensa-t-elle.

 

 « Quel heureux hasard, bellissima…le spectacle, ma il est partout, il débute ici, pour vous, adesso, tout de suite, le spectacle, ma c’est moi le spectacle !

Il prit Jenny par la main et la fit avancer au centre de la pièce. Mais qu’elle était  ravissante cette petite égarée ! Comme une toupie, il se mit à tourbillonner autour d’elle. Elle avait pris son air le plus effarouché, le plus candide. Lui, les sourcils hérissés comme les antennes d’un vilain insecte, la dévorait des yeux, tous ses sens étaient en éveil.

Et ses sens ne le trompaient jamais. Quelque chose clochait. Cette proie était trop facilement arrivée dans sa nasse.

« C’est que…je ne veux pas vous déranger…

« Mais qui me dérange, qui ?... Le vrai spectacle…c’est vous mon enfant !

Il extirpa un bouquet de roses de sa manche et le tendit à la jeune femme.

Il la connaissait. Oui, il en était certain, il l’avait déjà vue quelque part…

« Ahhh…continua-t-il, l’air faussement attendri, vous et moi…moi z’et vous…nous avons juste le tempo de faire …comment dites-vous ?…une petite connaissance, no ?… Ahhh, je sais, vous voulez boire…Allez, pour la  piu bella, presto, vite un verre de Chianti ! Salute ! Salute…

Deux verres en cristal et une bouteille sortirent comme par enchantement de son autre manche. Jenny battit des mains,

« Bravo Maestro, on m’avait dit que vous étiez le prince des magiciens mais là, je suis sous le charme …

«Ohhhh…elle est sous le charme, charmante enfant…comme c’est charmant…mais vous n’avez rien vu encore ! Quoi ? Qu’y a-t-il encore ?…

 « Dans cinq minutes, Signore… on a du mal à contenir la foule…

« Mais c’est qui il Capo ? hurla-t-il, on commencera quand Cristobal il dira : on commence, va bene ! Allez ouste !…Alora ragazza, où en étions-nous ? Ah oui…je suis le prince des magiciens…quel honneur…mais si je suis le prince, cosi, vous êtes la reine, no ? Et puisque vous êtes la reine, venez, je vais vous montrer  quelque chose que, unicamente, les yeux d’une reine peuvent voir…

Jenny s’était bien rendu compte que l’infâme bonhomme la serrait de plus en plus près. Elle continua néanmoins à minauder. En tournoyant autour de lui pour l’éviter, ses yeux se posèrent sur la cage recouverte de drap rouge. Son cœur se pinça…

Li ne l’avait pas quittée du regard. Il savait maintenant où il l’avait vue.

Derrière le comptoir, chez Jack the Knife.

Il savait pourquoi elle était là…

 

Il continua à papillonner un moment puis s’immobilisa dans une pose ridicule.

Tel un enfant, il serra les mains sur son cœur. Le rictus qui fendit subitement sa bouche d’un sourire carnassier n’avait, lui, plus rien d’enfantin.

« Ahhhhh les yeux d’une reine…ils ne trompent pas les yeux d’une reine…surtout quand les yeux d’une reine…cherchent les yeux…de son roi !

Le dompteur avait reculé de quelques pas et Jenny vit avec effroi qu’il s’était saisi d’un fouet.

« Mais que vous êtes triste soudain…pourquoi bambina, pourquoi ? Allons, il ne faut pas…sinon c’est mon petit cœur à moi qui va saigner…ahhhhh je sais, c’est ce roi et cette reine…oui, vous avez raison…il faut vite les réunir sinon…c’est comme un Roméo sans sa Giulietta !...

Il hurlait maintenant, ponctuant ses phrases de violents coups de fouet sur les barreaux de la cage.

« Non, cria Jenny en entendant un gémissement sous le drap.

« Non ? Pourquoi non ? ricana Li…mais si au contraire… c’est comme…Iseult sans Tristan !...

Il fouetta encore la cage.

« Pitié…

« C’est comme Héloïse sans Abélard…c’est comme Béatrice sans Dante…c’est comme…

Avant qu’elle n’ait pu esquisser le moindre geste il avait saisi Jenny par les cheveux et la jetait au sol. Il la traîna jusqu’au rideau, ouvrit la cage et l’y précipita.

« C’est comme ma petite théière…sans sa puta de rouquine ! Va carogna, va rejoindre ton monstre ! Et tout à l’heure…povera pazza…le spectacle, ce sera toi !...

 

Chapitre 55

Le public était au bord de l’émeute.

On leur avait promis du monstrueux, du sanglant, du jamais vu, et tout ce qu’ils avaient à se mettre sous la dent c’était ce ridicule numéro de trapèze avec ces stupides nains aux nez bizarres ! Où étaient les vampires, les goules, les morts vivants ? On était venu pour frémir, pour hurler de terreur, pour boire des litres de sang et on leur servait de la marmelade !

 « Remboursez !  Commençait-t-on à entendre gronder.

 

Pulpinella fronçait les sourcils.

C’était trop long. Jenny aurait déjà dû envoyer le signal. Du coin de l’œil elle interrogea Goliath qui tenait les trapèzes des nains mais le bon géant avait déjà oublié et regardait ailleurs.

Lorsque Li arriva, l’air plus furieux que jamais, elle comprit que les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Alors que le dompteur grimpait sur scène, et que tous les regards se posaient sur lui, elle fonça vers sa loge.

 

A peine entrée sous la tente la gitane eut un haut le cœur en découvrant les deux malheureux blottis l’un contre l’autre. Le tyran n’avait même pas pris la peine de recouvrir la cage ! On aurait dit un couple d’inséparables, ces oiseaux dont l’un meurt si l’autre s’échappe. Lorsqu’ils la virent, ils s’agrippèrent aux barreaux.

 « La clef …La clef, gémit Jenny, le démon l’a gardée sur lui !…

 

Dans la salle, la tempête soufflait force douze.

Les travées ondulaient comme la houle d’une mer déchaînée.

Cristobal Li, les mains sur les hanches au centre de la scène, fixait méchamment le public. Son public ! Goliath n’eut pas le temps de réagir lorsqu’il vit le dompteur trancher d’un bref coup de sabre la corde du trapèze. Esmeralda tomba comme une feuille dans les bras du géant qu’une bourrade de Li fit basculer sur le premier rang du public.

L’ouragan reprit de plus belle. Li brandit son fouet et le fit claquer au dessus de la foule en poussant des jurons. La salle bruissait de murmures haineux. Il jubilait…

« C’est comme ça que je vous aime mes agnello ! Prêts à mordre comme des fauves ! Alora…vous voulez du spectacle ?

« Ouiiii !

« Vous voulez du sangre ?

«  Ouiiiiiii !

« Vous voulez...l’horrible monstre à tête de théière ?

« Ouiiiiiiiiiiiii ! Hurlait la salle hystérique.

« Ma…comme je vous comprends…Sa voix s’était radoucie tout à coup...moi aussi je veux le voir…mama mià…mais pas tout de suite…

« Ohhhhh….

« Patienza, patienza…c’est que j’ai ouna piccola surprise pour vous, carissimo public…ouna surprise, qu’elle vient des Amériques !...ouna surprise, qu’elle est terrrrrribilé…

Il jouait de la foule comme un chat avec une souris. Le plaisir, son plaisir, il voulait le faire durer encore un peu. Le fouet s’éleva à nouveau dans les airs.

« Alore voici….pour la joie des petits idiots et des grands imbéciles…voici…Mister Turncoat ! L’homme-tigre !

 

Turncoat n’y comprenait rien. Ce n’était pas du tout ce qui était prévu ! Et Pulpinella qui avait disparu derrière les coulisses…

Les sbires du dompteur le poussèrent sur scène. Il fallait improviser, et vite. Un violent coup de lanière sur le bout du museau lui tira un cri de douleur. Li recula en feignant d’avoir l’air terrifié. La salle gloussait. Turncoat se sentait peu à peu gagné par l’excitation du public. Il se mit à tourner autour de Li, à pas de velours, en faisant rouler ses muscles, ça faisait toujours son effet. Mais manifestement pas sur Cristobal Li. De fausses larmes coulaient sur ses joues. Il implorait la Madone. Pitié monsieur le Félin, bredouillait-il sous les éclats de rire des spectateurs que ce  numéro de dresseur poltron ravissait. Turncoat commençait à s’énerver. Faire le guignol avec cet olibrius ça allait bien cinq minutes. Mais pas plus…

Soudain il aperçut Pulpinella à l’autre bout de la salle. Pas trop tôt ! Mais pourquoi lui faisait-elle des signes bizarres ? Que voulait-elle dire ? Elle lui montrait Li, et se passa d’un coup sec l’ongle de son pouce sur la gorge.

La cervelle humaine de Turncoat ne comprit pas tout de suite le message.

Mais sa langue de tigre se léchait déjà les babines…

 

Cristobal Li tournait maintenant autour du fauve et faisant semblant d’esquiver les coups de griffes. Il était temps de passer aux choses sérieuses se dit-il.

Turncoat pensa exactement la même chose.

Avec un air de bravache Li s’arrêta enfin devant le tigre, posa sa main sur sa gueule, se tourna vers la foule, laissa passer une minute, et dit :

« Et maintenant questa sera pour la première fois…un exercice qu’il est molto peligrosso…je demande le piu grand silencio…prego…voici signore i signorine…il bacio de la morte…le baiser de la mort !

« Ahhhhhhhhhhhh…

 

Bien campé sur ses jambes, il fit face au tigre et, lentement, écarta les mâchoires de l’animal de ses deux mains. Puis il se baissa et plongea entièrement sa tête dans la gueule du fauve…

La salle retenait son souffle. La salle n’avait plus de souffle. Aucune mouche ne volait, elles étaient toutes mortes. O’Henry s’était accroché au revers de la veste de Mops qui n’en menait pas large non plus.

Sur scène, les deux protagonistes ne bougeaient plus.

Cristobal Li se délecta du silence. Qu’ils sont naïfs  ces inglese…

Turncoat  lança un coup d’œil vers la gitane.

 

Les spectateurs du premier rang gardèrent longtemps en mémoire ce bruit qui sur le moment évoqua à certains celui d’une coquille d’œuf qu’on écrase.

Crac !

Le corps de Cristobal Li s’écroula, déversant sur scène des flots de sang.

Quant à sa tête…

Miam miam…fit Mister Turncoat…j’adore la cuisine italienne…

 

Chapitre 56

La stupeur fut totale.

Dans la salle paralysée d’effroi, plus un bruit, à part le goutte à goutte du sang qui s’écoulait de la scène dans un clapotis répugnant.

Tout en haut du chapiteau, flottant mollement au milieu des cintres, l’ectoplasme  de Cristobal Li n’en croyait pas ses moustaches.

« Ma ché vergogna…On leur donne questo et ils veulent questa ! Pas un seul applaudissement pour ma dernière sortie ! Quelle ingratitude…Il pleurnicha un moment, puis disparut dans les sous-sols de la foire où on l’attendait de pied ferme, et fourchu.

Arrivederci…

 

Blotti sur les genoux de Shamrock Mops, O’Henry ouvrit un œil.

« C’est fini Chef ? Chuchota-t-il à l’oreille de son supérieur.

Ce simple murmure fit office de détonateur. La léthargie dans laquelle le public était plongé éclata comme une bulle de savon et, en un instant, ce fut la panique.

Mops fut le premier à se ressaisir. Rien de tel que la vue du sang pour galvaniser un superintendant. Enfin il était dans le vif du sujet. Ou dans le mort du sujet, ce qui revenait au même. N’importe, plus question de tergiverser. Procéder avec rapidité, méthode et discipline, telles étaient les trois mamelles de l’action.

Repoussant son sergent sans ménagement il monta sur son siège et mit ses mains en porte-voix. C’était la phase un.

« Police ! Les mains en l’air ! Par ordre de la reine, que personne ne sorte !

Le vacarme était tel que ses vociférations furent aussi inefficaces qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Passer à la phase deux s’avérait impératif !

Il dégaina son Webley 455 et déchargea toute son arme vers la voûte du chapiteau. Six coups en vain…Bigre ! 

 

Il allait recharger lorsqu’il se sentit tiré par le bas de ses pantalons. S‘apprêtant à engueuler O’Henry, quelle ne fut sa stupéfaction de voir un  couple de nains au visage étrange agrippé à ses jambes.

 « Bravo général ! Très joli tir de barrage, dit le premier.

« Formidable leçon d’artillerie, dit le second.

« Vraiment, ça mérite une récompense n’est-ce pas mon chéri ? dit le premier.

« Tout à fait ma chérie, tout à fait ! répondit le second.

Avant que Mops n’ait eu le temps de réagir une fourchette s’était plantée dans son pied droit et un couteau avait traversé son pied gauche. Il s’effondra en hurlant pendant qu’Esmeraldo et Esmeralda se faufilaient entre ses jambes et disparaissaient dans la cohue.

O’Henry n’eut guère le loisir de demander de l’aide au brave géant qui s’était approché, car celui-ci le gratifia de deux solides coups de marteau qui l’envoyèrent rejoindre son chef au pays des songes des policemen.

La phase trois probablement…

 

Sur scène, tout s’était joué en un clin d’œil.

La gitane s’y était précipitée, laissant Turncoat avaler une dernière bouchée de ragoût napolitain, et avait extirpé avec dégoût une clef gluante de sang de la  poche du cadavre encore secoué de spasmes nerveux.  Puis elle fonça vers les coulisses.

Jenny et Orange Pekoe avaient entendu les clameurs, mais n’osaient pas bouger. Qui allaient-ils voir apparaître ? Leur tyran ou leurs sauveurs ? La gitane pénétra dans la loge suivie par toute la troupe des conspirateurs.

« Vous êtes libres ! S’écria-t-elle, nous sommes tous libres ! Pour vous, fin de la première manche ! Il faut filer en vitesse, c’est plein de flics dans la salle et ça chauffe…ma belle, tu sais ce qui te reste à faire ! 

Jenny, qui avait déjà saisi un Orange Pekoe, plus mort que vif, par le bras, était déjà à la porte de la tente. Avant de disparaître, elle se retourna vers eux.

Goliath le doux géant, Esmeralda si facétieuse, Esmeraldo si gentil…Turncoat…Pulpinella…

« Mes amis…mes amis, comment vous remercier ?…je…

« Allez file petite renarde, dit Esmeraldo en reniflant, file avant que les chasseurs ne t’attrapent et avant qu’on ne sombre dans un mélo qui ne serait pas digne de nous…en plus j’ai perdu mon mouchoir…

« Pour nos retrouvailles, c’est promis, on fera une grande fête, ajouta Esmeralda en essayant de cacher son émotion,

« Oui, une grande fête, fit Jenny en leur envoyant un baiser.

Puis elle disparut.

 

La fête, ils avaient raison sur ce point, serait grande.

Ce ne serait pas exactement celle à laquelle ils s’attendaient.

 

Chapitre 57

La stupeur fut totale.

Dans la salle paralysée d’effroi, plus un bruit, à part le goutte à goutte du sang qui s’écoulait de la scène dans un clapotis répugnant.

Tout en haut du chapiteau, flottant mollement au milieu des cintres, l’ectoplasme  de Cristobal Li n’en croyait pas ses moustaches.

« Ma ché vergogna…On leur donne questo et ils veulent questa ! Pas un seul applaudissement pour ma dernière sortie ! Quelle ingratitude…Il pleurnicha un moment, puis disparut dans les sous-sols de la foire où on l’attendait de pied ferme, et fourchu.

Arrivederci…

 

Blotti sur les genoux de Shamrock Mops, O’Henry ouvrit un œil.

« C’est fini Chef ? Chuchota-t-il à l’oreille de son supérieur.

Ce simple murmure fit office de détonateur. La léthargie dans laquelle le public était plongé éclata comme une bulle de savon et, en un instant, ce fut la panique.

Mops fut le premier à se ressaisir. Rien de tel que la vue du sang pour galvaniser un superintendant. Enfin il était dans le vif du sujet. Ou dans le mort du sujet, ce qui revenait au même. N’importe, plus question de tergiverser. Procéder avec rapidité, méthode et discipline, telles étaient les trois mamelles de l’action.

Repoussant son sergent sans ménagement il monta sur son siège et mit ses mains en porte-voix. C’était la phase un.

« Police ! Les mains en l’air ! Par ordre de la reine, que personne ne sorte !

Le vacarme était tel que ses vociférations furent aussi inefficaces qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Passer à la phase deux s’avérait impératif !

Il dégaina son Webley 455 et déchargea toute son arme vers la voûte du chapiteau. Six coups en vain…Bigre ! 

 

Il allait recharger lorsqu’il se sentit tiré par le bas de ses pantalons. S‘apprêtant à engueuler O’Henry, quelle ne fut sa stupéfaction de voir un  couple de nains au visage étrange agrippé à ses jambes.

 « Bravo général ! Très joli tir de barrage, dit le premier.

« Formidable leçon d’artillerie, dit le second.

« Vraiment, ça mérite une récompense n’est-ce pas mon chéri ? dit le premier.

« Tout à fait ma chérie, tout à fait ! répondit le second.

Avant que Mops n’ait eu le temps de réagir une fourchette s’était plantée dans son pied droit et un couteau avait traversé son pied gauche. Il s’effondra en hurlant pendant qu’Esmeraldo et Esmeralda se faufilaient entre ses jambes et disparaissaient dans la cohue.

O’Henry n’eut guère le loisir de demander de l’aide au brave géant qui s’était approché, car celui-ci le gratifia de deux solides coups de marteau qui l’envoyèrent rejoindre son chef au pays des songes des policemen.

La phase trois probablement…

 

Sur scène, tout s’était joué en un clin d’œil.

La gitane s’y était précipitée, laissant Turncoat avaler une dernière bouchée de ragoût napolitain, et avait extirpé avec dégoût une clef gluante de sang de la  poche du cadavre encore secoué de spasmes nerveux.  Puis elle fonça vers les coulisses.

Jenny et Orange Pekoe avaient entendu les clameurs, mais n’osaient pas bouger. Qui allaient-ils voir apparaître ? Leur tyran ou leurs sauveurs ? La gitane pénétra dans la loge suivie par toute la troupe des conspirateurs.

« Vous êtes libres ! S’écria-t-elle, nous sommes tous libres ! Pour vous, fin de la première manche ! Il faut filer en vitesse, c’est plein de flics dans la salle et ça chauffe…ma belle, tu sais ce qui te reste à faire ! 

Jenny, qui avait déjà saisi un Orange Pekoe, plus mort que vif, par le bras, était déjà à la porte de la tente. Avant de disparaître, elle se retourna vers eux.

Goliath le doux géant, Esmeralda si facétieuse, Esmeraldo si gentil…Turncoat…Pulpinella…

« Mes amis…mes amis, comment vous remercier ?…je…

« Allez file petite renarde, dit Esmeraldo en reniflant, file avant que les chasseurs ne t’attrapent et avant qu’on ne sombre dans un mélo qui ne serait pas digne de nous…en plus j’ai perdu mon mouchoir…

« Pour nos retrouvailles, c’est promis, on fera une grande fête, ajouta Esmeralda en essayant de cacher son émotion,

« Oui, une grande fête, fit Jenny en leur envoyant un baiser.

Puis elle disparut.

 

La fête, ils avaient raison sur ce point, serait grande.

Ce ne serait pas exactement celle à laquelle ils s’attendaient.

 

Chapitre 58

La stupeur fut totale.

Dans la salle paralysée d’effroi, plus un bruit, à part le goutte à goutte du sang qui s’écoulait de la scène dans un clapotis répugnant.

Tout en haut du chapiteau, flottant mollement au milieu des cintres, l’ectoplasme  de Cristobal Li n’en croyait pas ses moustaches.

« Ma ché vergogna…On leur donne questo et ils veulent questa ! Pas un seul applaudissement pour ma dernière sortie ! Quelle ingratitude…Il pleurnicha un moment, puis disparut dans les sous-sols de la foire où on l’attendait de pied ferme, et fourchu.

Arrivederci…

 

Blotti sur les genoux de Shamrock Mops, O’Henry ouvrit un œil.

« C’est fini Chef ? Chuchota-t-il à l’oreille de son supérieur.

Ce simple murmure fit office de détonateur. La léthargie dans laquelle le public était plongé éclata comme une bulle de savon et, en un instant, ce fut la panique.

Mops fut le premier à se ressaisir. Rien de tel que la vue du sang pour galvaniser un superintendant. Enfin il était dans le vif du sujet. Ou dans le mort du sujet, ce qui revenait au même. N’importe, plus question de tergiverser. Procéder avec rapidité, méthode et discipline, telles étaient les trois mamelles de l’action.

Repoussant son sergent sans ménagement il monta sur son siège et mit ses mains en porte-voix. C’était la phase un.

« Police ! Les mains en l’air ! Par ordre de la reine, que personne ne sorte !

Le vacarme était tel que ses vociférations furent aussi inefficaces qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Passer à la phase deux s’avérait impératif !

Il dégaina son Webley 455 et déchargea toute son arme vers la voûte du chapiteau. Six coups en vain…Bigre ! 

 

Il allait recharger lorsqu’il se sentit tiré par le bas de ses pantalons. S‘apprêtant à engueuler O’Henry, quelle ne fut sa stupéfaction de voir un  couple de nains au visage étrange agrippé à ses jambes.

 « Bravo général ! Très joli tir de barrage, dit le premier.

« Formidable leçon d’artillerie, dit le second.

« Vraiment, ça mérite une récompense n’est-ce pas mon chéri ? dit le premier.

« Tout à fait ma chérie, tout à fait ! répondit le second.

Avant que Mops n’ait eu le temps de réagir une fourchette s’était plantée dans son pied droit et un couteau avait traversé son pied gauche. Il s’effondra en hurlant pendant qu’Esmeraldo et Esmeralda se faufilaient entre ses jambes et disparaissaient dans la cohue.

O’Henry n’eut guère le loisir de demander de l’aide au brave géant qui s’était approché, car celui-ci le gratifia de deux solides coups de marteau qui l’envoyèrent rejoindre son chef au pays des songes des policemen.

La phase trois probablement…

 

Sur scène, tout s’était joué en un clin d’œil.

La gitane s’y était précipitée, laissant Turncoat avaler une dernière bouchée de ragoût napolitain, et avait extirpé avec dégoût une clef gluante de sang de la  poche du cadavre encore secoué de spasmes nerveux.  Puis elle fonça vers les coulisses.

Jenny et Orange Pekoe avaient entendu les clameurs, mais n’osaient pas bouger. Qui allaient-ils voir apparaître ? Leur tyran ou leurs sauveurs ? La gitane pénétra dans la loge suivie par toute la troupe des conspirateurs.

« Vous êtes libres ! S’écria-t-elle, nous sommes tous libres ! Pour vous, fin de la première manche ! Il faut filer en vitesse, c’est plein de flics dans la salle et ça chauffe…ma belle, tu sais ce qui te reste à faire ! 

Jenny, qui avait déjà saisi un Orange Pekoe, plus mort que vif, par le bras, était déjà à la porte de la tente. Avant de disparaître, elle se retourna vers eux.

Goliath le doux géant, Esmeralda si facétieuse, Esmeraldo si gentil…Turncoat…Pulpinella…

« Mes amis…mes amis, comment vous remercier ?…je…

« Allez file petite renarde, dit Esmeraldo en reniflant, file avant que les chasseurs ne t’attrapent et avant qu’on ne sombre dans un mélo qui ne serait pas digne de nous…en plus j’ai perdu mon mouchoir…

« Pour nos retrouvailles, c’est promis, on fera une grande fête, ajouta Esmeralda en essayant de cacher son émotion,

« Oui, une grande fête, fit Jenny en leur envoyant un baiser.

Puis elle disparut.

 

La fête, ils avaient raison sur ce point, serait grande.

Ce ne serait pas exactement celle à laquelle ils s’attendaient.

 

Chapitre 59

Lipstick respirait difficilement mais il était loin d’en avoir fini avec son terrible récit.

« …J’étais à terre…Bishmah Singh avait rampé jusqu’à moi et essayait de m’étrangler…avant de sombrer, je vis mes compagnons s’enfuir avec leur prise de guerre…après…on m’enferma dans une caverne glacée… le Maharadjah vint me torturer toutes les nuits…grimaçant de haine, il me maudit mille fois, mais maudit mille fois plus encore le Major…Lui, hurlait-il, lui brûlera par le feu de Shiva…sa descendance subira une malédiction à nulle autre pareille car la vengeance du Bhodidhârma le poursuivra de génération en génération…je le revois pétrir dans l’argile d’étranges figurines qu’il habillait de petits uniformes rouges…je le vois verser dans la bouche de chaque poupée un liquide bouillant alors que son rire se répercutait dans la grotte…une nuit, ils lâchèrent sur moi un éléphant furieux qui me piétina et me piétina encore…

« Ganesh, murmura la voix tremblante d’Orange Pekoe.

« Ganesh…c’est ça, Ganesh…j’appelai la mort de tous mes vœux, mais il était écrit que ces tortures prendraient d’autres chemins car une nuit, profitant du sommeil de mes geôliers, je parvins à m’échapper…

Je me fondis, plus mort que vif, dans la jungle, me nourrissant de crapauds et de serpents, je traversai des déserts brûlants, j’escaladai des pics enneigés, et finis, je ne sais par quel miracle, par arriver aux portes de Kandahar, où une patrouille de highlanders me retrouva, en loques, au pied des murailles…j’étais enfin  sauvé…c’est ce que je croyais alors… 

 

Les paupières de Lipstick venaient de s’entrouvrir…

« Je suis si fatigué…

Hébété, il nous dévisageait. Le pauvre bougre émergeait d’un long, d’un très long voyage, mais il n’en était pas encore tout à fait rentré.

Il reprit :

 

« …Je fus rapatrié à Lahore où, à ma grande consternation, je retrouvai mes amis presque aussi désemparés que moi. Le Major avait demandé à l’aumônier du régiment de consacrer son mariage avec Madhuksara, mais il n’avait obtenu pour toute réponse qu’un refus dégoûté. Pire, on affirmait en haut lieu que nos méthodes n’avaient jamais été approuvées et, c’est au terme d’un semblant de procès, qu’envahis par un total sentiment d’abandon, nous fûmes chassés de l’armée comme de vulgaires renégats…

Nous errâmes quelques semaines de ville en ville. Les  derviches assassins de Bishmah Singh étaient à nos trousses et nous n’avions pas l’intention de rester éternellement du gibier. La nuit, nous faisions les mêmes cauchemars, en proie à des accès de terreur dont nous soupçonnions, hélas,  la provenance, sans pouvoir vraiment fuir cet ennemi aussi terrible qu’invisible.

Un autre problème apparut très vite : la jeune femme était enceinte.

Elle disait ne pas vouloir mettre au monde un enfant dont les jours seraient, ici, en danger. Elle était persuadée qu’un démon à six bras la pourchassait. D’un commun accord, et avec beaucoup de naïveté, nous décidâmes de mettre plusieurs océans entre nous et les diaboliques menaces. Nous rentrâmes donc en Angleterre, où, à peine débarqué à Porsmouth, notre groupe se sépara. Barth’ et Allistair iraient tenter leur chance à Londres, quant à moi je décidai de suivre le Major dans ses terres du Northumberland. C’est là que je contactai ma sœur Martha car je savais qu’une place de gouvernante allait bientôt être nécessaire…le ciel à cet instant semblait s’être dégagé…l’éclaircie, hélas, fut de courte durée…Madhuksara donna naissance à un fils… mais à bout de force, elle mourut dans la nuit…

 

Lipstick s’était tourné vers Orange Pekoe qui, toujours dissimulé sous son foulard, restait toujours étrangement calme. Le sergent continua.

 

« …Madhuksara,  jeune Lord, cela veut dire : « Celle qui verse du miel »…elle était si belle...j’étais le seul à connaître les terribles imprécations du vieux Bishmah Singh, je savais que ce n’étaient pas des contes de bonnes femmes, je tremblai pour la suite des événements. Un soir, je voulus en parler au Major, mais en proie lui aussi à des terreurs indescriptibles, le récit que je lui fis des malédictions proférées dans la caverne lui fut fatal. Il mit fin à ses jours le lendemain …

Je ne suis pas aussi héroïque que j’aurais aimé l’être et j’ai fui une nouvelle fois.

Je me cachai dans Londres, partageant dorénavant ma vie entre la honte et le dégoût…je laissai l’enfant à la garde seule de Martha, j’espérais qu’il serait à l’abri…notre présence à tous, ici, ce soir, prouve que je me suis lourdement trompé…

Car cet enfant, jeune Lord, c’était vous !...

 

Chapitre 60

Aucun de nous ne proféra un mot. Comment aurions-nous pu ? Orange Pekoe restait impassible. Avait-t-il seulement écouté le témoignage de Lipstick ?

Le silence était lourd de menaces.

 

« Considère, mon vieux O’Henry, que ce bandage sanglant sur ma cuisse est un stigmate, une marque de la réussite de notre chasse…les trappeurs du Groenland ne font-ils pas une entaille sur la crosse de leur carabine chaque fois qu’ils font mouche sur un ours blanc ? Eh bien, mon brave O’Henry, ces héroïques blessures sont des entailles à la gloire de mon triomphe imminent car…ne bouge pas imbécile !...car mon corps est une carabine chargée à bloc et pointée, non pas sur des ours, mais sur toute cette bande de salopiots …ne bouge pas je te dis...

 

Injonction inutile, O’Henry se serait fait tuer sur place plutôt que de bouger d’un cheveu. Après lui avoir fait une attelle de fortune, il ne pouvait qu’être éperdu d’admiration devant son chef qui, perché à nouveau sur ses épaules, ressemblait plus à un pharaon qu’à un chasseur de phoques, car si de l’inuit il tenait les entailles, de la momie il portait les bandelettes.

 

« Holy smoke ! grommela l’irascible policier, je n’ai rien compris au speech de l’épicier, mais j’aimerais que tu voies ça ! V’là qu’ils se congratulent maintenant…des accolades en veux-tu en voilà…attends voir… c’est au tour de la vieille bique ! Plus on est de fous plus on rit …mon vieux O’Henry, je compte sur tes épaules ! Tiens bon !… 

 

Ecourtant les effusions de stupeur, sinon d’allégresse, entre le frère et la sœur, j’invitai Martha à prendre la parole. Après avoir refusé catégoriquement de humer mes fumerolles, elle se signa plusieurs fois et débuta ainsi son récit :

 

«M’en voulez pas docteur mais nous autres Pictes sommes gens très pieux et que Saint-Colomban de Iona me pardonne si j’oublie quelques détails car je n’ai pas coutume de causer en belle compagnie et pour dire c’que j’ai à dire je n’ai pas besoin de vos simagrées fumeuses (elle se signa à nouveau).

Lorsque tu es parti, Tommy, me laissant seule avec le nourrisson, j’avais pensé le noyer car comme on dit chez nous : « porcelet sans sa mère ne devient pas verrat » Mais c’est une chose de noyer des chatons, c’en est une autre de jeter le bébé avec l’eau savonneuse du bain. Donc, j’ai pas pu…Il n’était pour rien après tout, c’te mioche-là, si ses géniteurs avaient sauté du train en marche, alors pour moi, un petit wagon de plus ou de moins ne changerait pas grand-chose. Sauf que, quand l’notaire des Bergamotte a lu les volontés du Major, écrites juste avant qu’y n’s’accroche au candélabre, j’ai bien compris que l’affaire était mal engagée, mais on n’revient pas sur les vœux d’un pendu, (elle se signa encore), le sort du petiot était scellé, le mien aussi…

Les années qui suivirent ne furent pas des plus faciles. La tendresse n’était pas mon fort et j’n’étais spécialiste, ni dans le sevrage des bestiaux, ni dans celui des humains, mais fallait pas être bien versée dans cet art pour s’rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond. Le bébé était différent….

Il était bizarrement triste, comme qui dirait d’une tristesse de vieillard. Je sais que tout ce que j’vais raconter maintenant risque de rester en travers du gosier de certains mais ces certains-là n’ont qu’à s’boucher les oreilles. Alors voilà, ça s’est passé vers ses deux ans…Le lait, pas celui de mes mamelles puisqu’elles étaient sèches comme des vieilles poires de Durham, mais celui des vaches en bouteille, commençait à s’faire rare, pénurie qu’ils disaient. C’était peut-être le moment d’y faire boire autre chose au marmot, deux ans de laitance ça semblait correct. Un matin j’ai donc commencé par glisser dans l’bec du gamin un soupçon d’ale bien ambrée. Il a eu l’air d’apprécier. C’était de bon augure, alors à midi j’y suis allé d’un dé à coudre de whisky. Il en a redemandé l’ bougre ! Restait le biberon de dix-sept heures. Pour moi, qui suis de la vieille école, la tradition c’est sacré, j’ai donc fait ce que n’importe quelle fille de la Rose aurait fait à ma place : j’ai mis du thé dans l’biberon...

Par les bourses de Saint-Rufus de Glendalough, bénies soient-elles, qu’est-ce que j’avais fait-là ?! Le petit s’est mis à cracher et à vomir comme si on lui avait fait ingurgiter d’la soupe d’escargots. J’ai insisté et moi quand j’insiste faut pas m’en promettre, sauf qu’après c’coup-là, ben j’ai jamais plus insisté…parce que se r’trouver face à un mioche de deux ans qu’a la tête qui se transforme en théière et qui vous crache dessus des litres de thé bouillant, ça vous chamboule gravement l’insistance!

La conscience est affaire de foi sèche, comme disait mon confesseur Mac Kinley, et c’est peu dire que ma foi s’est retrouvée en un instant aussi détrempée qu’le kilt de Saint-Rowan d’Argyll après qu’s’y soit noyé dans le Corryvrekan ! Mais faut croire que j’aime les serpillières plus que tout. Cet enfant était une foutue serpillière miraculeuse. Miraculeuse et bouillonnante, certes, mais qui étais-je pour porter un jugement ? Si mon rôle était d’être la nourrice d’une théière et bien soit, je serais la nourrice d’une théière !

Dieu en avait décidé ainsi, et la vie reprit son cours…

 

Comme j’ai aimé c’t enfant ! Je passais des heures à lui chanter des comptines en gaélique et à le bercer en l’appelant ma petite bouilloire chérie. Les jours passèrent ainsi mais l’amour est un piètre rempart et les choses se compliquèrent avec le temps. Il grandit, et sa colère d’même. Il ne s’passait pas un jour sans que sa nature éructante ne prenne possession de son joli visage. Les crises augmentaient, tout comme mon impuissance à les calmer. Pire, on commençait à jaser au village et vous savez comme sont les gens, on s’mit à nous traiter de suppositoires de Satan! Lorsque le jour d’la commémoration du martyr de Saint-Glenfiddich une foule armée de fourches nous  interdit l’entrée de l’église je compris que ma mission touchait à sa fin. Les jours heureux, trente années en vérité, s’étaient évaporés comme des anges la part sur les alambics du Speyside. Je pris alors une décision, certainement la plus cruelle de ma vie. Car dans ma grande détresse m’étaient revenues les paroles de mon frère, un soir, avant de déserter le navire. Il m’avait dit que si un jour la tempête devait s’lever sur l’enfant, lui seul en connaîtrait la cause. L’ouragan était là et nous étions en perdition. Avoir fait croire à ma mort, je sais, était impardonnable, on ne plaisante pas avec ces choses-là et j’en fus bien punie, toujours est-il qu’un triste soir je jouai cette affreuse comédie et je poussai mon cher enfant hors du nid avec pour seule bénédiction, ton adresse Thomas…

 

Voilà, vous savez tout m’sieurs’dames ! Si mon acte de lâcheté a été source de grandes misères, c’est l’ignorance d’une vieille folle qu’en est toute la cause.

N’accablez plus cet innocent de maux dont auxquels c’est pas d’sa faute car si quelqu’un doit finir au gibet de Tyburn, c’est bien moi et moi seule !…

Et croyez-moi, par Saint-Macbeth et Saint-Falstaff, j’irai, la vessie pleine, parce que tout d’même, Scotland for ever, mais l’cœur léger, pour la même raison…

Yes sir !…