Un thé à Whitechapel

Chapitre 11

Ah si Mops avait été une mouette…

Etre un oiseau, survoler cette cohue, respirer l’air du large…

Si à défaut d’une mouette il avait été, ce qui au regard de la confusion de ses sentiments actuels aurait été plus juste, un de ces grands corbeaux noirs nichant dans les recoins de la Tour de Londres toute proche, il aurait pu prendre de l’altitude et englober, d’un seul coup d’œil, le périmètre de la pièce dont les premiers actes venaient de commencer. Unité de temps, unité de lieu, parfait pour une tragédie. Et ainsi, il aurait pu, peut-être, en descendant en cercles concentriques, distinguer, à quelque distance du décor principal, quatre petites billes vertes briller et virevolter à travers les vapeurs s’élevant des eaux boueuses de la Tamise.

Quatre billes vertes maintenant immobiles.

Sur les marches poisseuses plongeant sous Alderman’s Stairs deux chats miteux, leurs griffes plantées dans la moitié d’un rat crevé, fixaient un remous à la surface du fleuve. Une main sortit de l’eau. Un bras, une épaule, puis un corps ruisselant émergèrent lentement.

L’homme à la redingote s’écroula à mi-hauteur des escaliers.

Reprenant à peine son souffle, il se hissa, masse dégueulante de vase, jusqu’au parapet du pont, l’enjamba puis se fondit dans la brume.

Les chats n’avaient pas bougé. Ils attendirent quelques minutes puis, jugeant qu’ils n’avaient plus à s’inquiéter, leurs pupilles s’étrécirent et clignèrent l’une après l’autre. Les griffes s’enfoncèrent plus profondément dans les entrailles du rat. Les quatre billes vertes avaient un festin à finir.

Dans le cab tressautant sur les pavés qui le ramenait au commissariat central Shamrock Mops se sentait plus lourd qu’il ne l’avait jamais été.

Loin de l’élever dans les airs, la noirceur de ses pensées le maintenait hélas bien au ras du bitume. Car il n’était ni une mouette, ni un corbeau.

Et de tout ça il ne sut rien. Ni du rat. Ni des chats. Ni du reste.

Du moins pas encore…

La journée commença comme la précédente.

Froide, morne et poisseuse. Un vrai temps à ne pas mettre un super-intendant dehors! Quel cataclysme allait lui tomber dessus aujourd’hui ? Allait-on apprendre un nouveau massacre  Big Ben s’était-elle effondrée dans la nuit? Avait-on kidnappé les bichons de la Reine? Une loi scélérate avait-elle été promulguée interdisant la bière dans les pubs ?…

Au commissariat rien ne semblait différent de la veille. Même effervescence autour du guichet d’en bas. Même respect chargé d’admiration dans le regard d’ O’Henry. Même tas de lettres sur son bureau.

Quelques policeman travaillaient déjà avec fièvre et application sur les affaires “Kellogs et Tchang ”, plantant consciencieusement des drapeaux sur une carte épinglée au mur. Quant au tiroir de son bureau, il attendait sagement qu’on veuille bien l’ouvrir. Tout semblait donc en ordre. Aucune raison de se mettre la rate au court bouillon. Mops respira…

Lorsque la tempête explosa !

Une double tempête en vérité arrivant simultanément des deux côtés du commissariat et dont la violence le fit choir de son fauteuil.

Côté cour, Sir Henry Matthews, le Home Secretary en personne, dont les traits habituellement si aristocratiques étaient déformés par une fureur digne d’Hadès, le dieu des Enfers.

“Où est-il ? Où est-il cet incapable de Mops ? S’égosillait-il.

“Monsieur le mi…Monsieur le ministre…bredouillait l’incapable, les yeux à la hauteur du gilet ministériel.

S’il avait pu disparaître sous le tapis, il l’aurait fait mais hélas, de tapis dans son bureau, il n’y en avait jamais eu…

 

Chapitre 12

Côté jardin…

Maintenu aux épaules par deux bobbies, un individu à mi-chemin entre l’épouvantail et le sac à charbon gesticulait comme cent diables. Ses hurlements couvraient presque ceux du Home Secretary avec qui il se trouva momentanément nez à nez.

“ Mes respects vot’ honneur…éructa-t-il, vous aussi v’z’êtes fait embarquer ? J’vous z’ai jamais vu dans l’coin, c’est quoi vot’ spécialité mon prince ? Bonneteau, vol à la tire, fausse monnaie ?…Ah je sais, avec vot’ tronche vous d’vez être receleur…fourguer des bijoux, ça doit être vot’ truc…

Un des bobbies resserra son étreinte sur le clochard qui s’affaissa comme une chiffe et se mit à ronfler.

Une rage, glaciale comme le pôle nord, contractait le visage de Sir Matthews.

Sa voix tremblante s’éleva dans un silence de mort.

“ J’aurais dû m’en douter…ce n’est pas un commissariat, c’est une porcherie !

Je voulais me rendre compte par moi-même de l’étendue du désastre eh bien je suis servi ! Une telle dégradation, un tel laisser-aller sont inacceptables…surtout à l’heure où nous devons resserrer les rangs face à l’adversité! Un pays qui laisse le soin à des abrutis de le protéger est au bord du gouffre…l’incompétence n’est pas une faute messieurs…lança-t-il en faisant le tour de la salle, c’est un crime !.. Mais il y a pire messieurs, c’est lorsque cette incompétence s’étale en place publique, quand, n’étant plus un secret pour personne, chacun peut s’en gausser à loisir, quand cette honte rejaillit sur tout un corps d’honorables fonctionnaires jetés en pâture à la risée universelle, quand cette tache infâme éclabousse jusqu’à la plus haute autorité du royaume, jusqu’à salir la Reine elle-même, oui messieurs, la Reine…Et cela Monsieur Mops…Cela est im-par-don-nable !

Raide comme la justice il jeta à la figure du super-intendant le journal froissé qu’il tenait dans sa main.

“ Si vous ne mettez pas bon ordre dans cette chienlit, c’est moi qui le ferai ! Et si demain vous n’avez pas de résultats probants à me présenter, je vous envoie régler la circulation des cabs dans les Orcades, Mops, vous m’entendez, dans les Orcades…avec les pingouins !…

Le bruit des vitres qui explosèrent lorsqu’il claqua la porte, sortit le clochard de sa léthargie.

“ A vos ordres sergent!  Ch’uis prêt…gémit-il en faisant le salut militaire. Puis il se rendormit.

L’esprit en pleine confusion, Shamrock Mops balaya fébrilement les éclats de verres qui jonchaient son bureau. Sans prêter attention au sang qui giclait de ses doigts, il saisit le journal que Sir Matthews y avait jeté. C’était l’édition du jour du Daily Stinker. Les derniers mots qu’il avait lancés à ce misérable pisse-copie de Laphroïg s’y étalaient en titre et sur trois colonnes : 

Du Balai ! Lemon Killer is back ! La terreur règne sur les docks ! Que fait la police ? La Chine rappelle ses ressortissants ! Le consul de Grande-Bretagne à Pékin lynché à coups d’ailerons de requins ! Manifestations de coolies à Piccadilly ! Le soir du crime le superintendant Mops aurait été vu avec des geishas sortant d’une fumerie d’opium ! Collusion ! Pots de vin ! Amitiés véreuses ! Il est grand temps de faire le ménage dans un Scotland Yard gangrené par le vice. Les implications sont nombreuses.

Du balai ! Réveille-toi Victoria, noble fille d’Albion ! Dans les rues le mal gagne du terrain ! Puisse l’ombre du pied du fantôme de Nelson sortir de son tombeau et botter le train à tous les marchands du temple ! Puisse l’ombre de son bras disparu s’élever bravement et montrer d’un doigt vengeur la face ignoble de ces vils corrompus ! Cessez de vous pavaner à Ascot ! Videz les écuries d’Augias…Et videz les lieux !

Du balai ! Mais qu’apprend-on en dernière minute ? Quelle est cette lamentation qui nous parvient juste avant de mettre sous presse ?

Approche-toi ami lecteur, écoute la terrible nouvelle et surtout jure moi de rester calfeutré chez toi à double, à triple tour. Car hier soir, à l’heure où nos édiles se gobergeaient en quelque lieu de débauche un nouveau crime aurait été perpétré. Le troisième en deux jours ! Tremble Londres ! La mort rôde en ton sein…

Mais sois sûr  cependant d’une chose, c’est qu’il y aura toujours une voix vaillante et héroïque pour te tenir pas à pas informé du sinistre développement de l’affaire.  Et cette voix, ami lecteur, c’est la mienne, celle de ton fidèle et dévoué chroniqueur qui, à plein poumon, ne cessera jamais de hurler : 

DU BALAI !

                                                             Johnny Laphroïg  « le Balayeur »

 

Chapitre 13

« Le Balayeur !… les Orcades !…Victoria !…les pingouins !… bégaya un super-intendant plus abattu que jamais.

« Un troisième crime ?… mais quel troisième crime ? 

Portant toujours l’ivrogne à bout de bras, les deux policiers qui depuis l’arrivée du Home Secretary n’avaient pas bougé d’un pouce crurent bon d’intervenir.

« Nous venions justement vous informer, Sir…

Mops, dont les yeux s’étaient embués et qui avait oublié leur présence, fit un bond en arrière.

«  Qu’est-ce que c’est que ça ?

« Ben ça chef…c’est Joshua Gray…il est bien connu de nos services le père Joshua…c’est pas un mauvais bougre, juste qu’il est un peu porté sur la bouteille mais on peut pas lui en vouloir pour ça, pas vrai chef ?…

« Qu’est-ce que vous insinuez, constable ? grommela Mops qui reprenait peu à peu du poil de la bête. Continuez…

« Eh ben le fait est qu’on l’a trouvé à l’aube, à l’angle de Duke Street et de Peachum Square face à l’ancienne synagogue, entre les poubelles du temple et les paniers de linges sales de la blanchisserie du vieux Fu- Schia, sous un amas de hardes puantes et de vieux cartons, presque mort, étouffé dans son jus…le vieux Chinois nous avait fait prévenir qu’il s’était passé un truc pas catholique cette nuit et on venait d’arriver sur les lieux lorsqu’on a déniché l’olibrius en question. Apparemment il aurait des choses à raconter…

« Qu’est-ce que vous attendez pour me secouer ce sac à bière ! » hurla Mops.

Sac à bière qui fut réveillé en deux temps et trois coups de bottes dans le derrière.

« Holà ! Holà les arquebusiers ! grogna Joshua, nom d’une barrique de rhum ! Qu’est-ce que…

« Allez Gray…répète un peu ce que tu nous as dit tout à l’heure.

Devant cet auditoire si distingué Joshua gray, pick-pocket occasionnel, poivrot notoire et comédien dans l’âme, prit la pose et s’éclaircit la gorge.

«  Il était …Hmm…

Il était l’heure de mon gin, Officer, juste l’heure où j’sens qu’un p’tit coup de r’montant me f’rait du bien, voyez ? Y’en a d’autres à c’t’heure  c’est l’infusion d’eau chaude, moi c’est l’gin, c’est qu’j’ai quasi l’temps universel dans l’gosier c’pas, quand c’est l’heure c’est l’heure…donc j’m’extirpe de mon tas d’fripes qu’est mon Windsor à moi et j’commence à fouiller là d’ssous à la r’cherche d’un flacon qu’aurait pas été complètement vidé…vous m’suivez Colonel ? Bon, j’commence à m’sentir au mieux d’mes aises quand j’entends un raffut qui vient d’la lingerie, d’habitude sont bien discrètes ces ladies-là, mais là ça pousse des cris à décrocher un pendu du gibet d’Tyburn, ça hurle qu’ça m’fait encore froid dans l’dos Commandant ! J’comprends rien à c’qui se dit vu qu’le Chinois et moi ça fait trois, juste que ça fricote dur alors j’m’enfonce un peu plus parce que j’me dis comme ça : Joshua, toi qu’es si joli garçon, ce s’rait couillon d’prendre un mauvais coup d’surin dans la caf’tière, et j’ai rud’ment raison Major, parce qu’à c’moment un grand escogriffe passe à travers la vitrine et ça vole en éclats de tous les côtés qu’j’ en ai encore un bout d’ verre planté dans l’arcade ! Le type, j’peux pas voir sa tronche, Commodore, parce qu’il s’est emberlificoté dans des piles de ch’mises et d’ jaquettes, pis l’filou y’s’met à détaler en hurlant comme un damné qu’aurait vu l’fantôme du Capitaine Kid ! V’là un voleur de fringues qui fait pas dans la dentelle, j’me dis comme ça, et j’me mets à rigoler mais pas longtemps parce que j’vois le vieux Fu-schia sortir en larmes en t’nant une de ses poulettes dans les bras, raide morte la pauvrette, enfin pas si raide, plutôt genre d’une poule qu’on aurait trempée dans l’bouillon, mais morte ça y’a pas de doute !…Le gonze, lui, il a disparu, un vrai tour de passe-passe, enfin à partir de là j’dois avouer qu’je sais plus rien parce que j’me renvoie une p’tite rasade derrière la cravate vu qu’j’me sens pas trop bien, voyez Gov’nor, c’est qu’dans l’caniveau on a l’âme sensible c’pas, et c’est comme ça qu’vos larbins m’ont trouvé Amiral, voilà, c’est tout c’que j’ai à dire…dites les gars, z’auriez pas un p’tit coup d’brandy ou quequ’chose dans l’genre, parcqu’y fait soif dans vot’cambuse ?…

« Foutez-moi ça au trou ! fut la réponse d’un Shamrock Mops au bord de l’apoplexie. 

« Ah bah c’est ça, rendez service et voyez l’résultat ! Bande d’argousins ! Ruffians ! Assoiffeurs…fit la voix qui diminuait en disparaissant dans les sous-sols.

Mais Mops ne l’entendait déjà plus.

Une singulière métamorphose s’était opérée dans les obscures circonvolutions de son cerveau. Les derniers événements, bien loin de le décourager, venaient de le galvaniser et ce fut un homme nouveau qui, mâchoire serrée et gonflant la poitrine, se releva fièrement. Il retira son veston et  posa ses deux mains sur ses hanches dans un geste de pugiliste prêt à en découdre.

« Et où est-il ce troisième cadavre ?…grinça-t-il.

« A la morgue chef, à la morgue…répondit O’Henry en regardant, admiratif, les traces sanglantes laissées par les doigts de son patron sur sa chemise immaculée…

Décidément se dit-il.

Quel homme !…

 

Chapitre 14

Whitechapel Albert Leman - Illustration Sylvain Granon

Dans le sous-sol du service médico-légal du Criminal Investigation Department, Shamrock Mops tapotait nerveusement un bocal rempli d’un liquide bleuâtre dans lequel flottait un œil globuleux.

Si seulement cet œil pouvait lui dire ce qu’il avait vu…

Faiblement éclairés par quatre chiches lampes à acétylène les trois cadavres allongés sur de froides tables de fer ne lui avaient jusqu’à présent hélas fait aucune révélation.

Qu’est-ce qu’ils auraient d’ailleurs bien pu lui dire ces malheureux ?

Rendez-moi mon foie ! Remettez-moi ce cœur en place, j’en ai encore besoin !

Et mes intestins…Ils  n’ont rien à faire dans cette balance…

Mais Marie Jane Kellogs n’était pas en veine de confidences et la gorge du coolie était muette. La main du superintendant effleura machinalement le drap qui recouvrait le bas du corps de la blanchisseusse chinoise.

« Laissez ça jeune Mops ! Aboya un vieux marabout en blouse blanche et au crâne déplumé qui sautilla jusqu’à lui.

Le professeur Olson, irascible chef du laboratoire n’aimait pas qu’on vienne tripoter ses instruments. Ni ses jouets. Il réajusta son lorgnon.

Ce blanc-bec de Mops était d’un ridicule avec ses dix pansements grotesques au bout de ses doigts boudinés ! Assurément aussi stupide qu’incompétent ! Il allait le faire mariner un moment…

« N’approchez plus vos immondes poupées de ce magnifique exemple de l’anatomie asiatique je vous prie ! La nécrophilie et les marionnettes ne font pas bon ménage, on ne vous a pas appris ça à l’école ? 

« Mais je ne…

« C’est bon Mops, c’est bon, on a tous nos petites perversions, je ne l’ébruiterai pas…si nous en venions au fait maintenant ! Vos trois macchabées, là…ils n’ont pas grand-chose à nous apprendre…

« C’est just…

« Prenons les choses dans l’ordre, commençons par le haut voulez-vous. Le cerveau des morts, mon cher Mops, est une source d’informations considérables…tenez, le vôtre par exemple…

Il se mit à tourner autour du superintendant. Son nez acéré comme le bec d’un vautour renifla le crâne du policier.

« Le vôtre…me semble…des plus intéressants…une petite incision par ici…

Il donna sur le front de Mops une petite tape avec son scalpel.

« Un petit coup de vrille par là…on fait sauter le pariétal…

Une autre petite tape plus appuyée.

« …Et hop ! Que d’instructives leçons pourrait-on tirer de votre cervelle…je m’en réjouis d’avance…

Mops recula vivement.

« Je…je ne suis pas encore mort…

« Et c’est bien dommage mon cher, c’est bien dommage…un jour, peut être…bon ! Reprenons…les cerveaux de ces individus, à part leur poids et leur circonférence ridicules, ne nous apprennent rien…

« Mais vous disiez…

« Les poumons sont fort encrassés et de manières similaires mais l’insalubrité de leur environnement commun n’est pas une nouvelle…les yeux sont glauques…rien d’anormal ! Quant aux tripes…

A l’aide d’une pince il souleva un amas de viscères et le mit sous le nez de Mops .

« Les tripes ne nous sont d’aucun enseignement particulier…

Il les laissa tomber sur les pieds du policier qui fit un bond en arrière pour les éviter.

« Cependant,si vous aviez été un tant soit peu attentif, vous auriez constaté deux faits capitaux qui auraient dû attirer votre attention…mais puisque vous semblez préférer l’acrobatie à l’observation permettez-moi d’éclairer votre lanterne. Premièrement les lèvres des victimes…elles sont boursouflées, éclatées, pareilles à des tomates pourries…elles ont toutes les caractéristiques de l’ébouillantage…notre assassin est un ébouillanteur…

« Oui ça je le…

« Deuxièmement, les ventres…si l’on veut comprendre la cause des brûlures, si l’on veut savoir pourquoi ces estomacs sont si outrageusement dilatés, si l’on veut tout simplement connaître la cause de la mort de notre trinité, on ouvre les bidons mon cher, on ouvre les bidons !

Avec une emphase calculée Olson souleva un à un  les suaires qui recouvraient les abdomens des cadavres.

« Approchez Mops, ils ne vont pas vous mordre…voyez ce que j’ai trouvé au fond de chacun de ces ventres…

Il plongea la main dans celui de Marie Jane Kellogs puis fit de même pour les  deux autres corps. Il en ressortit une poignée gluante d’un infâme gruau qu’il déposa dans la main bandée d’un Mops écoeuré…

« Du…du riz ? murmura celui-ci.

« Et oui du riz…mais tout ce qu’il y a de plus inoffensif ! Ils avaient mangé du riz tous les trois que voulez-vous. Il y a parfois de ces synchronismes culinaires ! Mais ce riz n’est pas notre tueur Mops ! Notre tueur…le voilà !…

Il saisit alors une énorme bonbonne qui se trouvait sous une des paillasses et la déposa devant le superintendant. A l’intérieur du récipient un liquide doré tirant sur le cuivre ondulait de façon innocente.

« Voici ce qu’il y avait en quantité invraisemblable dans les entrailles de nos amis…Voici ce qui causa leur perte, d’une façon aussi épouvantable qu’instantanée. Leur brûlant bouche, langue, gosier, œsophage, toute la canalisation, remplissant en cataracte leur intestin, leur estomac, envahissant leur hypogastre jusqu’à ce qu’il en pète ! Boum !…

Le crime parfait Mops, le crime parfait !…

« Mais…qu’est-ce que c’est Olson ?…

« Ça…fit le légiste à tête d’oiseau de proie avec une moue de dédain, ça…mais ça se voit non ?…c’est du thé mon vieux…

Tout simplement du thé…

 

Chapitre 15

Dans le vaste hall du commissariat d’Algate High Street la nuit était tombée.

Sur une armée de bureaux silencieux, des montagnes de  dossiers s’entassaient en piles. Ici veillait encore une brigade de cafetières. Là, des cohortes de cendriers débordaient de mégots pas tout à fait éteints. Sur cette chaise, un chapeau melon percé d’un trou recouvrait une liasse de faux billets. Sur cette table, le plan d’une bijouterie, des gants souillés. Sur cette autre, une paire de boucles d’oreilles, une paire d’oreilles, un hachoir taché de sang, des menottes, ce qu’il restait d’un casque de bobby, des avis de recherche, des aveux…Les vestiges d’une journée ordinaire contre le crime organisé. Mais cette journée n’était pas terminée pour tout le monde. L’Aquarium était toujours éclairé…

 

Il était tard en effet mais Shamrock Mops, revenu gonflé à bloc de la morgue, avait un combat à mener et le temps n’avait plus d’importance. Rien ni personne ne le ferait dévier de sa route, et surtout pas l’avorton qui se tortillait sur le tabouret face à lui. Car la bonne nouvelle était enfin arrivée.

« On l’a trouvé Patron ! »

 

L’avorton en question n’en menait pas large.

A peine était-il arrivé à sa boutique qu’une escouade de policiers lui était tombée dessus et l’avait embarqué manu militari. Il n’avait même pas eu le temps d’enlever son tablier. La foule agglutinée autour du fourgon avait voulu le lyncher et lui avait hurlé des horreurs. Thomas Lipstick avait compris que quelque chose de terrible était arrivé à Mary Jane…

 

Mops n’avait pas encore dit un mot. Il étudiait sa proie, comment allait-il l’attaquer ? Par nature, il était de la vieille école : Frapper avant, causer après. Mais l’affaire étant complexe, il convenait d’agir avec tact et diplomatie.

 

« Alors immonde salopard, on t’a enfin mis le grappin dessus !…

Ça c’était pour le tact.

« Ah tu nous as bien fait mariner mon salaud ! C’est que des  anguilles comme toi c’est pas facile à attraper, mais crois-moi, t’es pas prêt de sortir du filet ! En tous cas pas entier !

Et ça c’était pour la diplomatie. Lipstick crut qu’il allait s’évanouir.  Pourquoi le traitait-on comme un assassin lui qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, lui qui avait les armes en  horreur et qui n’avait plus touché à un fusil depuis 1853….

1853 !

Le souvenir soudain de cette date le plongea dans une hébétude totale…

1853…La campagne du Penjab…Good Lord, comme tout cela était loin…Pourquoi tout à coup ?...Mais bien sûr…Le garçon était revenu…Il avait grandi…Il avait cru pouvoir l’oublier…Il avait tout fait pour l’oublier…

« Dis-donc Lipstick, gronda Mops en s’approchant de lui et en malaxant ses mains toujours entourées de bandelettes sanguinolentes,

« Si je t’ennuie faut le dire ? T’as des choses à me raconter et j’ai pas qu’ça à faire alors va falloir te mettre à table et vite, sinon…Il regarda ses poings. 

« J’en connais deux qui s’impatientent…

1853…Les quatre cavaliers de l’Apocalypse…

Lipstick grelottait. Un robinet s’était ouvert déversant dans sa tête des flots d’images qu’il croyait à jamais enfouies.

…Le Major Bergamotte…le Maharadjha…les noces...pauvre garçon…Il n’aurait pas dû lui donner l’adresse de Bartholomew…ni le chasser sans lui expliquer…et Mary Jane !…comment était-ce possible ?…juste après que…bloody hell !…se pourrait-il que ?... ! Pas trente ans après…

Le swing à l’estomac le plia en deux. L’uppercut, à la pointe du menton, le releva et l’expédia au sol. La théorie c’était bien,  la pratique c’était mieux. Finalement ce scélérat était moins coriace qu’il ne l’aurait cru. Il était à point. L’affaire serait vite réglée…Mops ramassa Lipstick par les bretelles de son tablier et le rassit sur le tabouret.

« Ben dis donc soldat, on sait plus encaisser ? Pour un ancien militaire, quelle tristesse ! 

Lipstick se tenait les côtes. Il avait du mal à respirer. Un gouffre noir l’aspirait peu à peu. En quelle langue lui parlait son tortionnaire ? En sanscrit peut être ?…

Mops, continuait sa diatribe en tournant autour de lui, tel un boxeur sur un ring.

 

« C’est qu’on a épluché ta carrière…pas brillant tout ça, une sacrée dégringolade pour un lascar parti chercher fortune aux Indes, quelle déchéance ! Troquer la tunique rouge contre une minable blouse grise, pas facile à avaler hein ? L’amertume, quel terrible poison sergent Lipstick ! Oh pas la peine de me faire un dessin ! La rancœur qui, années après années, te ronge et te fait sombrer inexorablement, dans la débauche, la jalousie, et le désir, ahhh Lipstick le désir… Qui sait à quel ignoble commerce tu t’es livré sur cette pauvre Mary Jane ? Et puis il y a le jeu dans ton club de pervers. Car c’est bien connu, le désir mène à la luxure, la luxure mène au jeu et le jeu mène aux dettes ! Bref, c’est la spirale infernale. Ca commence par de minables escroqueries puis, de coups foireux en arnaques pitoyables, d’épicier miteux tu deviens assassin ! Tes complices ? Pas besoin de les chercher bien loin ! Les triades chinoises infestent les West Indian Docks ! Tu es maintenant un rouage dans leur ignoble trafic. Ta cupidité te pousse à en demander plus. Ils refusent. Ils te tiennent. Cerné, racketté de toutes parts, tu craques…la Mary Jane veut te faire chanter ? Tu la zigouilles ! Faut pas se mettre en travers de la route du Sergent Lipstick ! Le coolie veut une part du gâteau ? Couic, plus de coolie ! Quant à l’arme du crime, quelle idée de génie de leur faire boire du thé empoisonné…

« Du thé empoisonné ?…gémit Lipstick abasourdi.

« T’as l’air surpris! Je ne savais pas les épiciers aussi bons comédiens. Evidemment du thé ! C’est comme ton tour de passe-passe sur les quais pour effrayer les chinetoques. Bien joué ! Mais c’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des cabrioles et crois-moi les galipettes, c’est toi qui vas bientôt en faire…au bout de la corde !

Mops s’arrêta pour reprendre son souffle. Pas mis longtemps à craquer le minable ! C’est l’hallali ! Dommage qu’O’Henry ne soit pas là pour voir ça ! Il posa une fesse sur le coin de bureau et continua.

« Vous les truands vous êtes tous les mêmes, faut toujours que vous en rajoutiez une louche, histoire d’amuser la galerie. Seulement ça l’a pas amusée du tout la galerie quand elle a reçu ta saloperie de lettre….parce que c’est bien toi, crapule, qui m’as envoyé ce torchon… Il fouilla dans ses poches, sans succès.

 «…J’ai dû la ranger ailleurs…mais tu sais très bien ce que je veux dire, pas vrai ?…Tu croyais vraiment m’impressionner avec ton charabia ? Tes légendes morbides, elles peuvent bien venir d’Inde, de Chine ou de la Lune, elles glissent sur moi comme des fientes de mouette sur un mackintosh! Ton Boddhidhârma mon petit père, mais j’en mange douze au breakfast moi…

Un hurlement déchirant l’interrompit.

L’épicier s’était jeté aux pieds de Mops et lui agrippait les jambes en sanglotant.

« Protégez-moi Sahib… ! Pitié…Jamais je n’y retournerai…La malédiction ! Non ! Pas le Boddhidharma…Protégez-moi…Par Kâli la miséricordieuse…

 

Mops, interloqué, regardait avec dégoût la pauvre loque qui répandait des flots de morve sur ses godillots.

« Ahhh…Il est fort le bougre…v’là qu’il me la joue démence et compagnie…Mais tu n’vas pas t’en tirer comme ça mon bonhomme…tes aveux c’est maintenant que j’ les veux !

Il lui tapota la tête.

« T’inquiète pas va,  je ne vais pas t’abandonner comme ça ! Je vais même te mettre à l’abri, dans un endroit où tu seras en sécurité, fais moi confiance…

Il mit dans les mains tremblantes de Lipstick une feuille de papier déjà remplie et un crayon.

« Tiens, tu me signes ça et personne ne viendra plus t’importuner…

Lipstick signa fébrilement le document.

« Personne ne viendra plus, je te le promets, à part moi, ton avocat peut être…et le bourreau bien sûr…

 

Chapitre 16

Whitechapel Albert Leman - Illustration Sylvain Granon

« …M’sieur Severt…snifff…docteur de mon cœur…c’est plus fort que moi…snifff…j’peux pas m’empêcher d’chialer comme une jouvencelle…c’que vous racontez bien tout d’même…

«  Mouche ton nez ma pauv’Polly… qu’est-ce ça va être tout à l’heure ?…au fait Doc’, quand c’est-y qu’on arrive dans l’affaire nous’autres ?J’sais bien qu’on a l’éternité d’vant nous mais y s’fait tard, dites ! Y’en a que pour Mops et l’épicier !

« C’est un comble ça, Miss Molly ! Vous n’avez pas le privilège des larmes que je sache! Et tout épicier que je suis, enfin que j’étais, je m’insurge…

« On s’en fout Lipstick, on s’en fout…

« Grrrrrrrrh…

« Dites-donc la gitane vous pourriez dire à votre chat de faire ses griffes ailleurs que sur mes guêtres !

« Faites excuses Mops, vous savez bien que c’est une bête sensible et qu’elle a l’injustice, et la flicaille, en horreur…pas sa faute si chaque fois qu’on raconte comment vous avez assaisonné ce minus ça la met hors d’elle…

«  Vous d’mande pardon Miss! Je ne faisais que mon devoir…

«  Comment ça minus ? Qui ça minus ?…

«  La ferme Lipstick !….

«  Grrrrrrh…

« Chers, très chers amis, camarades d’infortune, aimable compagnie…le temps ne vous a décidément rien appris. Si vous persistez à m’interrompre sans autre raison que l’impatience d’apparaître dans cette histoire vous allez finir par réveiller  notre hôte…

« Oh mais c’est vrai,  regardez-moi ce mignon…Il dort les yeux ouverts !

« Ces Français ne tiennent pas la distance, j’l’ai toujours dit et…

«  La ferme Jack !…

« Mesdames, êtes-vous prêtes ?…Ça va bientôt être à vous…

« Ah tout d’même…attendez que j’me repoudre…Polly comment que j’suis ?

« Une vraie reine de beauté ma chérie…une vraie reine de beauté…

 

Si la nuit avait pris enfin possession du commissariat d’Algate, il n’en était pas de même à quelques blocs de là.

Au coin de Love Court la bien-nommée et de Hebrew Place une allumette venait d’embraser de vieux journaux au fond d’un bidon en ferraille. Piètre feu d’artifice pour un piètre public. Dans ce « corner » obscur où le mot même de tendresse semblait ne jamais avoir été prononcé, où le bonheur avait peut-être été évoqué autrefois par un colporteur qui en aurait entendu parler dans de lointaines contrées, où l’amour, ce vocable ridicule, valait moins qu’une demi-pinte de mauvaise ale et ne durait que le temps de faire passer une pièce de trois shillings d’une poche de gilet à un corsage débraillé, la lueur vacillante d’un maigre brasero éclairait à peine trois formes qui se serraient l’une contre l’autre.

Trois poupées blafardes. Trois moineaux attendant la becquée.

Dans le quartier, on les surnommait « Les Arpenteuses »…

 

C’est nous, c’est nous !

La ferme, les filles !....

 

Toujours à portée de voix l’une de l’autre, elles déambulaient sur le même territoire de chasse, cherchaient refuge dans le même terrier, partageaient le même gibier. Mais le gibier ce soir-là était resté sagement chez lui et les trois Arpenteuses avaient grand faim, grand soif, grand froid et la nuit promettait d’être longue.

De plus, la perspective de rentrer sans un penny en poche augurait d’une nouvelle colère du « Knife », le patron du pub. Leur ardoise allait encore s’allonger, les chopes de stout allaient se payer comptant.

 

Ce fut Jenny l’irlandaise, la plus jeune des trois, qui, la première, le remarqua…

Les ombres des filles qui s’étiraient, fantomatiques et tremblotantes jusqu’aux ténèbres de Flanders Mews venaient de passer de trois…à quatre !

Jenny poussa doucement du coude ses deux commères et fit un mouvement du menton. Une quatrième silhouette s’était en effet subrepticement insinuée entre elles. Les Arpenteuses sourirent en même temps.

Dans le faible triangle de lumière un drôle de paroissien venait d’émerger. Vacillant, les yeux vitreux, hypnotisé par le feu qui sortait du bidon, la chaleur l’avait attiré, les filles, il ne les avait même pas vues.

Jenny comprit vite qu’il ne s’agissait pas d’un client ordinaire.

 

Attifé comme l’as de pique, ce drôle de gentleman ne ressemblait ni à un matelot esseulé, ni à un bourgeois en mal d’affection. Il n’avait ni l’arrogance des uns, ni l’allure de chien battu des autres. A vrai dire elle n’avait encore jamais vu sur un visage aussi innocent un tel masque de détresse.

Polly rajusta ses triples jupons, cet oisillon avait l’air bien plus perdu qu’elle-même. Elle se surprit à penser qu’il ne devrait pas errer dans un endroit pareil, elle l’emmènerait bien dans sa mansarde, jusqu’à son nid à elle, histoire de le couver un peu.

Molly, l’ancienne, cracha son jus de chique et se racla la gorge. Au premier coup d’œil elle avait saisi que ce ne serait pas avec ce spécimen qu’elles allaient se remplumer. Elle renifla un bon coup, mit les mains sur ses hanches et l’apostropha :

« Holà l’naufragé, v’nez un peu vous chauffer la couenne par ici …vous z’êtes fait larguer ou quoi ? Approchez donc, ce feu est un phare, nous en sommes les gardiennes et vous z’êtes le bienvenu, pas vrai les filles ?…

« Pour sûr, gloussa Polly,  regardez m’sieur j’vous fais une p’tite place…et ben Jenny reste pas bouche bée ! Secoue un peu tes nageoires on dirait une rascasse qui manque d’air ! 

Elle fit un clin d’œil à Molly

«  M’est avis qu’y en a une qu’aurait besoin d’bouche à bouche !

Jenny en effet ne pouvait détacher les yeux de l’homme qui, sorti de son apathie et maintenant conscient de leur présence, les dévisageait avec un air totalement perdu. A quelques pas d’elles maintenant, il s’était brusquement arrêté. Tout son corps s’était contracté, ses nerfs, sa peau, ses muscles s’étaient tendus comme la corde d’un arc sur le point de rompre. Jenny comprit qu’un seul mot, un seul geste malheureux et l’homme disparaîtrait dans la nuit d’où il avait surgi.

«  Venez Mister, venez, souffla-t-elle…s’il vous plaît…. 

Alors, lentement, il s’approcha…

 

Chapitre 17

Une éternité sembla s’écouler avant qu’il ne tende les bras au-dessus du brasero.

Les Arpenteuses, chacune en proie à des émotions différentes, attendaient sagement la fin de ce dialogue muet, puis, comme si leurs pensées avaient pénétré son cœur, une ébauche de sourire apparut enfin sur les lèvres de l’homme.

 

« A la bonne heure mon joli, fit Molly en se glissant nonchalamment près de lui, passer un moment en agréable compagnie j’connais rien d’mieux, pas vrai mesdames ?…

« Pour sûr, minauda Polly, ponctuant sa phrase d’un coup de hanche, si on s‘pelotonnait un peu, on aurait tous bien plus chaud ! Jenny fronça les sourcils. L’homme souriait maintenant franchement, cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas éprouvé un tel sentiment de sécurité. Il en oubliait presque…

 

 « Quelle honte, fit soudain Molly, on est vraiment en d’ssous d’tout Mylord, les bonnes manières se perdent mais faites excuse, ça fait un bail qu’on fait plus antichambre chez la duchesse de Bedford…

Elle claqua dans ses mains.

« Allez mesdames, on s’ présente s’il vous plaît…

Ses deux compagnes n’attendaient que ça. Levant leurs jupons en l’air, elles tournicotèrent en papillonnant comme de jeunes débutantes, entraînant l’homme dans une farandole effrénée puis s’inclinèrent avec cérémonie en essayant de retenir Molly qui faillit s’effondrer en riant. Leur invité battait des mains comme un enfant. Essoufflées, mais hilares, elles s’arrêtèrent puis, chacune son tour, se mirent à déclamer :

« Moi, c’est Jenny O’Maley de Galway…pour vous servir.

« Moi, c’est Polly  Mulligan de Soho…pour vous desservir.

« Et moi, c’est Molly…de nulle part…pour vous asservir, si ça vous tente…

 

L’homme les applaudissait à tout rompre. Bravo, encore, disait-il. Son air perdu les avait d’abord étonnées, son bonheur sans réserve les fit fondre.

Elles le regardaient, l’œil malicieux, figées dans un équilibre grotesque comme des marionnettes à qui l’on aurait coupé les fils. Cela faisait belle lurette qu’elles n’avaient eu un tel succès, ni un si charmant public. Dire que les belles de Love Court étaient attendries était en-dessous de la vérité, elles n’avaient qu’une envie, prendre dans leurs bras ce Pierrot tombé d’on ne savait quelle comète et lui délivrer l’amour qui de toute évidence lui faisait cruellement  défaut.

 

« Et vous, beau prince…demanda Molly en reprenant difficilement son souffle, de quel royaume débarquez vous ? 

« Oui monsieur, de quel conte de fées sortez-vous ? fit Jenny dont les joues étaient devenues presque aussi rouges que ses cheveux.

« Moi ? fit-il d’une voix troublée, moi…vous voulez savoir d’où je viens ?…

Un voile avait soudain obscurci son visage.

« Vous ne me croiriez pas, mesdames…je ne peux vous décrire d’où je viens, vous penseriez que je suis fou …c’est…c’est plus un cauchemar qu’un conte…il est rempli d’ombres et de ténèbres…d’ailleurs, il faut m’excuser, mais je dois y retourner…. 

Faisant brusquement volte-face il fit mine de s’enfuir mais les trois belles s’étaient agrippées à ses bras.

« Ne partez pas monsieur! Le supplia Jenny, nous adorons les contes qui font peur, n’est-ce pas les filles ? Les contes à dormir debout, c’est bien ce qu’il nous faut ce soir, quelque chose de bien triste pour rester éveillées, et si c’est en votre compagnie, que demander de plus…oh restez je vous en prie, allez mon Prince, racontez et ne nous épargnez aucun détail…

 

Jenny tenait si fort les mains de l’inconnu que, pour la première fois de sa vie, et dans cette misérable ruelle de Whitechapel, elle fut saisie d’un sentiment nouveau, intense et fulgurant. L’homme leva les yeux sur Jenny. Sans le savoir, ils venaient de faire le même serment. Ne plus jamais lâcher ces mains.

Il soupira.

 

« Pourquoi pas après tout…je n’ai plus rien à perdre…

Les trois filles se rapprochèrent un peu plus.

« Vous avez tout à gagner alors ?…souffla Jenny.

Il prit une grande goulée d’air, se passa la main sur le visage…

« Je m’appelais…

 

Chapitre 18

Il hésita encore.

« Comment m’appelais-je déjà ?...voyez, je ne me souviens même plus de mon prénom…mais je me souviens de mon titre…

« Votre titre ? S’exclamèrent les Arpenteuses.

« Oui, mon titre…étrange, n’est-ce pas ? fit-il en s’inclinant avec un maigre sourire, mesdames, vous avez devant vous tout ce qu’il reste de Lord of Bergamotte, dernier du nom…

« Mazette, un Lord !…fit Polly en donnant un coup de coude à Jenny.

« Bouclez-la les filles ! grogna Molly, continuez Mylord, continuez…

« D’après ce que j’en sais, je vins au monde aux confins du Northumberland, dans le manoir ancestral de la famille Bergamotte, mais dans des circonstances si tragiques, si incompréhensibles, et si floues, qu’en vérité je ne sais par quel bout commencer…

Mon père, Lord Grey, dernier rejeton d’une lignée dont la fortune autrefois colossale avait été réduite à néant par des générations d’ivrognes, s’était engagé comme officier dans le corps expéditionnaire de l’armée des Indes. C’est au Bengale je crois qu’il rencontra ma mère…

Que s’est-il passé alors ?...

A cette question mille fois posée, je n’ai jamais eu qu’une seule réponse : « Tu sauras plus tard ! » Quatre mots aussi tranchants et froids que ceux qui les prononcèrent, Martha, ma nurse, et son mari, le taciturne Martin. Ces deux joyeux drilles furent d’ailleurs les seuls êtres vivants qui accompagnèrent mon enfance...me croirez-vous si je vous dis que cela dura plus de vingt longues années ? Solitude est probablement le premier mot que j’appris à dire. Je fus ainsi maintenu, coupé du monde, dans une réclusion totale, car tels étaient les vœux de mon père, vœux lus devant notaire lors de l’ouverture de son testament, onze jours après ma naissance, soit quatre jours après son suicide par pendaison dans le hall du manoir…comme vous voyez, j’ai très peu connu mon père…

 

Il ricana sombrement. Les trois filles n’en croyaient pas leurs oreilles. Elles se passaient des mouchoirs en reniflant. Il continua.

 

« …Quant à ma mère, elle mourut en me mettant au monde. Mes deux parents furent enterrés en même temps, leurs funérailles furent célébrées dans le plus grand secret pour éviter tout scandale. Quel scandale ? Je n’en sus jamais rien. Je n’ai jamais vu aucun portrait de ma mère, ni jamais su comment elle s’appelait. Il avait été  stipulé de ne jamais prononcer son nom devant moi, Martha et Martin furent en ce domaine de fidèles et obéissants serviteurs.

Je compris vite que ma naissance était un  sujet tabou dont personne ne devait parler. Je grandis donc dans ce château, ou plutôt devrais-je dire dans cette prison, comme dans un songe. Les interminables journées n’étaient ponctuées que par les repas frugaux apportés par ma nurse et par de tristes heures d’études dont Martin était l’unique professeur. Un jour, lui aussi disparut sans explication, Martha se mura alors dans un silence absolu. J’étais souvent en proie à des accès de désespoir. Dans ce tunnel sans fin, mon existence n’avait aucun sens, je n’avais aucun passé et un avenir proche du néant. Comment ai-je fait pour ne pas sombrer dans la folie ?…

Tout aurait pu continuer ainsi indéfiniment lorsqu’un jour, il y a très peu de temps en vérité, arriva un événement tragique et tout à fait inattendu, presque un miracle…mais peut-on appeler miracle la mort subite de ma pauvre Martha ? Un malaise la terrassa lorsqu’elle m’apporta mon dîner et elle s’écroula dans mes bras. Juste avant de pousser son dernier soupir elle m’attira vers elle, plongea ses yeux dans les miens et me glissa dans la main un petit bout de papier puis elle me dit ceci :

« Mon cher Orange Pekoe, me pardonneras-tu un jour ? … 

« Orange Pekoe ?...firent les trois Arpenteuses en même temps.

«  …Oui, c’est l’étrange surnom que me donnait Martha lorsque j’étais enfant, Orange Pekoe…je n’ai jamais su pourquoi elle m’appelait ainsi…elle continua faiblement :

« Va…et deviens celui que tu dois être…car telle est la volonté de…

Ce furent ces dernières paroles….sur le billet était inscrit un nom et une adresse : Thomas Lipstick.Spitalfield Market. Londres….

Sans réfléchir je me précipitai dans le vestibule, pris un chapeau et sortis de ma cage. Un paysan m’indiqua la gare de Bergamotte Town, je pris un train, au hasard, avec une seule idée en tête, trouver ce Lipstick…

Et me voilà…cela fait trois semaines maintenant…ou trois mois je ne sais plus, que j’erre dans ces rues…

 

Les yeux hagards, le front couvert de sueur, il ne vit pas Jenny qui lui tendait un mouchoir. Il bafouillait maintenant.

 

« Il…Il m’est arrivé des choses…si vous saviez….des choses effroyables… Lipstick …les rats…j’ai voulu…mais il est revenu… je dois…lui échapper…je dois…le retrouver…

«  Mais de qui parlez-vous ? Qui est revenu ?...échapper à qui ?...

«  Je ne voulais pas…je ne voulais pas… 

Il s’effondra dans les bras de Jenny.

 

« Ma belle, soupira Molly, je crois que tu viens d’hériter d’un Lord…

 

Chapitre 19

« Mais que vois-je, chers compagnons ?…

Nos verres sont vides et nous n’en sommes encore qu’au premier acte ! Ami Jack, vieux pirate, remplissez nos timbales et rallumez quelques chandelles. La nuit risque d’être longue avant que les cloches de Christ Church ne sonnent le rappel des ombres, n’est-ce pas Lawson ?

« Tout à fait docteur, tout à fait…

« Jack, notre invité semble avoir besoin d’un petit remontant…

« Une chanson d’marin pour secouer l’Français, moi j’vois qu’ça :

Fifteen men on the dead man’s chest,

Yo-ho-ho, and a bottle of rhum…

« Ah pitié Jack, C’est les morts qu’tu vas réveiller !

« Ben pourquoi pas, ma belle ! J’vois deux chaises vides ici et j’crois pas être le seul qu’aurait aimé les voir occupées !

« Joliment parlé, maître Jack ! Joliment parlé, pour un filou qu’a tout de même quelques cadavres dans le placard! Le rachat des fautes passe par une rasade de rhum, pas vrai ? Alors à boire patron ! Nos âmes n’ont pas toutes été suffisamment  rincées…

« Y’a mort et mort, notez bien ! Toutes ne sont pas logées à la même enseigne…

« Surtout pas la tienne d’enseigne, l’épicier, t’en parles en connaissance de cause ! En ce qui me concerne je n’ai qu’un mot à dire : Justice !

 « Ah mais c’est qu’y nous bassine c’t’animal ! Turncoat, mordille-lui un peu sa justice au bobby!

« Pulpinella,  voyons ! Que faites-vous du pardon ?

« Excusez-moi, Doc’, mais pardon est un mot que je n’utilise pas pour les cops ! Principalement à cette heure…

« Good Gracious, c’est vrai, vingt et une heures déjà ! Comme le temps passe. Je vous avais prévenus qu’il était parfois à géométrie variable. Vous vouliez un petit déjeuner monsieur le Français et nous voilà déjà à l’heure du souper…nous avons encore tant à nous dire…

Vingt et une heures à Londres et tout le monde dort…Ou presque…

 

Vingt et une heures à Londres…

Dans le coche aux parois blindées qui tressautait sur les pavés de Houndsditch et qui l’emmenait à la prison de Newgate, Thomas Lipstcik s’accrochait des deux mains à la lucarne grillagée qui lui permettait une dernière fois de respirer l’air vicié des rues de Whitechapel. Roulant des yeux en tous sens il essayait de ne pas sombrer dans la folie. C’est à peine s’il se rendit compte du brusque écart que firent les chevaux du fourgon et des jurons poussés par les conducteurs. Encore un drame de la circulation évité de justesse : trois drôlesses transportant leur ivrogne de client réduites en irish stew, ça aurait fait mauvais genre dans le rapport pensa le cocher du fourgon. Thomas Lipstick se prit la tête dans les mains. Thomas Lipstick avait des visions de temple hindou…

 

Amplifiés par le silence de la nuit, les bruits de casserole que faisaient les roues de la voiture qui passait sous les fenêtres du « Daily Stinker » ne parvenaient pas à perturber la rédaction d’un article qui allait faire tomber des têtes.

L’incorruptible Johnny Laphroig jubilait.Trois morts sur le carreau, ça commençait à faire un joli tableau de chasse. Une enquête bâclée. Un suspect invraisemblable. Un Superintendant au centre de la cible.

Jonnhy Laphroig avait des visions de rotatives hurlantes.

 

De la fenêtre de sa mansarde de Southwark, monté sur un tabouret, Reginald Stappelton, une corde de chanvre autour du cou, regardait une dernière fois le ciel étoilé au-dessus de la plus belle capitale du monde. Il contempla les lumières de Buckingham Palace. Je vous ai  toujours été fidèle, murmura-t-il.

Avant de sauter il eut la vision d’un trois-mâts gigantesque filant sur la Tamise toutes voiles dehors.

 

Dans l’arrière-salle du « Shangaï‘s Inn », boui-boui infâme pour immigrants chinois de Wapping High Street, Shamrock Mops et le docteur Olson étaient attablés. Le policier et le légiste tentaient vainement de porter jusqu’à leurs lèvres quelques grains de riz en équilibre instable sur de ridicules baguettes de bois. Ils pensaient que pour comprendre leur ennemi  il fallait penser comme lui, manger comme lui, boire comme lui. Une lampée de saké entre chaque bouchée, cela faisait deux heures qu’ils essayaient d’ingurgiter leur bol de riz .

Ils ne disaient pas un mot. L’affaire était d’importance. Ils eurent tous deux et au même moment des visions de gigots d’agneaux dégoulinant de graisse, enfournés dans leur bouche, avec leurs doigts.

 

Dans les couloirs de la morgue les macchabées auraient bien voulu un peu de silence. Ce charivari était tout à fait inconvenant. De mémoire de cadavre on n’avait pas vu cela depuis le grand incendie de 1666.

Sur les glaciales tables de fer, les trois fantômes d’une blanchisseuse, d’un coolie et d’une midinette dansaient un fox-trot aussi débraillé qu’endiablé.

Leurs visions étaient celles de trois roses blanches posées sur leurs tombes.

 

Molly, Jenny et Polly tempêtaient après ces salopards de flics.

Elles avaient bien failli se faire écrabouiller par ce fourgon. Jenny les avait traités de tous les noms. Et ce garçon qui ne se réveillait pas ! Bien décidées à veiller sur lui comme si c’était la prunelle de leurs yeux, elles eurent la vision d’une couette immense et d’un lit aussi profond que leur amour.

 

Orange Pekoe dormait.

Orange Pekoe, Earl of Bergamotte rêvait.

Il avait la vision chaude et douce et tendre de six bras qui le berçaient…

 

Bodhidharmâ ne dormait pas.

Bodhidharmâ ne dormait jamais.

Bodhidharmâ avait six bras.

Bodhidharmâ n’avait aucune vision.

A part celle d’une tasse de thé fumant…

 

Chapitre 20

Blang !

« Une bonne poire, voilà c’qu’j’suis !... 

Blang !

Les tonnelets de bières balancés méthodiquement mais rageusement au fond d’une carriole avaient beau faire un boucan d’enfer, ils n’arrivaient pas à couvrir les jurons de l’escogriffe qui suait sang et bière en ahanant comme un damné.

 « J’t’en ficherais des racoleuses comme ça !...

Blang !

Au fond de l’arrière-cour du « Ten Bells », Jack the Knife, souteneur notoire, surineur patenté et brutal maître des lieux, passait ses nerfs sur les barriques…

Blang !

« Faut que’j’sois drôlement ramolli du bulbe pour pas les avoir jetées dehors, les frangines, avec leur foutu paquet ! C’est tout d’même pas écrit Salvation Army sur mon front…

L’aube était à peine levée en ce matin du 13 novembre et Jack the Knife n’avait pas de temps à perdre. S’il voulait honorer sa livraison clandestine de porter pour un cabaret huppé de Soho et dans la foulée livrer le colis de ces dames vers Piccadilly, fallait se remuer la paillasse. Mais qu’est-ce qu’il lui avait pris d’accepter ça ? !

Parce que tout de même…C’était une chose de superviser les arnaques dans Prescott Road, de chapeauter la mendicité juvénile sur Finnegan Square, de contrôler le racket dans Glouston, d’empocher des commissions sur les combats de chiens dans Wapping, de protéger ces demoiselles sur Brick Lane, voire de couvrir un malencontreux coup de surin sur Hanbury…C’était foutrement une autre paire de manches que d’aller faire le mariole dans les beaux quartiers ! Se faire alpaguer dans le West Side et c’était Newgate assuré. Dans les bons jours ! Dans les mauvais jours c’était la Tour de Londres ! Avec bourreau, billot et compagnie ! Tout ça pour les beaux yeux des Arpenteuses…

 

Faut dire qu’elles avaient débarqué dans la nuit, un loustic dans les vapes sur les bras, excitées comme si ç’avait été le Prince de Galles en personne. Jack n’avait rien pigé à leur baragouinage mais ce qu’il avait compris c’est qu’elles en pinçaient si fort pour le lascar qu’elles s’étaient jetées à ses pieds à lui, Jack, en le suppliant de les aider et qu’elles lui revaudraient ça au centuple et qu’il aurait pas à le regretter ! Pour leurs beaux yeux…tu parles ! Molly avait un œil de verre et l’œil droit de Polly regardait vers le Pays de Galles alors que le gauche biglait vers l’Ecosse !

Tout ce qu’il avait retenu c’est qu’il fallait emmener le p’tit gars à une adresse précise dans Burlington Arcade dès qu’y sortirait de son coma.

Mais on ne devenait pas the Knife par pure bonté d’âme et y’avait p’t’être quelque chose à gagner avec cet aristo-là. Que les filles soient en compte avec lui n’était pas pour lui déplaire au fond, juste qu’il n’aimait pas qu’on lui force la main. Le dernier tonneau prit un méchant coup de bottes qui fit, au fond de la remise, un vacarme à réveiller un régiment d’arpenteuses.

Blang !

L’onde de choc se répercuta dans la cour, s’engouffra dans le couloir qui traversait l’arrière-salle enfumée du pub et finit par secouer l’empilement de bras et de têtes emmêlés sur une table.

Enchevêtrement d’où émergèrent trois visages pareillement chiffonnés.

Polly bâilla à s’en déboîter les mâchoires. Elle se pencha et se massa les mollets.

Molly entrebâilla une paupière. L’autre mettait toujours quelques minutes à enregistrer l’ordre d’ouverture. Jenny, les yeux encore dans le vague, regardait l’escalier qui montait aux étages. Elle avait beaucoup chanté cette nuit. Elle avait aussi beaucoup bu, et pleuré, ça va de soi ! L’air de la pirate de l’Opéra des Gueux, ça la mettait toujours dans un de ces états…

 

Elle renifla. Elle aurait bien aimé faire un tour dans la piaule de Molly où, sous une couette rapiécée, leur ange tombé du ciel dormait encore. Ce qu’il avait encore tenté de leur dire avant de resombrer dans les bras de Morphée leur avait paru d’une confusion extrême. Il avait bredouillé un dernier nom, Bartholomew Ruskin, une dernière adresse, avant de s’évanouir à nouveau.

Elles l’avaient couché et bordé comme un enfant puis étaient redescendues au bar où, entre trois chansons et cinq pintes, elles avaient prêté le serment solennel de ne jamais abandonner leur nouveau trésor.

Jack n’avait pas été facile à émouvoir, mais les arguments qu’elles avaient avancés, les jupons qu’elles avaient relevés, l’avaient finalement convaincu…

 

Et ce matin, il irait donc déposer cet Orange Pekoe de mes deux à Burlington Arcade, chez un dénommé Bartholomew Ruskin esq. antiquaire et marchand de tableaux, rien que ça ! Pour peu que  sa Seigneurie daigne se réveiller…

Mais l’humour de Jack avait, comme sa charité, une durée de vie très limitée.

Un dernier Blang et il se précipitait à l’étage. Avec la douceur qui le caractérisait, il secoua vivement le protégé des filles et l’embarqua sur son dos comme un sac de patates.

« Si Mylord veut bien se donner la peine, son carrosse est avancé !…

Jenny eut à peine le temps de lancer :

« Bonne chance, sweet heart !...

Jack gloussa.

Bonne poire, il l’était peut être…

Agence matrimoniale, sûrement pas !