Ainsi c’était donc ça ?...

Ce caillou rocheux bordé de récifs déchiquetés coupants comme des rasoirs, ce bout de terre hostile, résidu de volcan perdu dans l’océan ? C’était donc ça, le but ultime du voyage de Tchang-Lu ?...

L’île Maurice…

Il avait encore fallu, pour arriver jusque-là,  franchir une impressionnante barrière de corail, passer au travers de dangereux rouleaux, s’enfoncer jusqu’aux genoux dans un sable aussi gris que sinistre, patauger sur cette plage balayée par les vents, pour distinguer, enfin, entre mille autres empreintes, celles, reconnaissables entre toutes, du pangolin…

Néanmoins, « Chat siamois échaudé craint le thé froid ! » disait un vieux proverbe chinois, et Tchang-Lu, qui avait au cours de son périple subi tant de mésaventures fâcheuses, connu tant de fausses joies, avait bien du mal à se dire que cette fois était la bonne…

Une cavalcade et des aboiements furieux le tirèrent de ses réflexions et mirent définitivement fin à ses doutes.

Une femme échevelée, à l’étrange coiffure blanche et noire sortit en effet des bois bordant la plage. Elle hurlait comme une furie, gesticulait et essayait de rattraper une horde d’au moins une centaine de grands chiens blancs qui passait en trombe devant Tchang-Lu et Gulliver.

« Oh, fit Gulliver, chasse en cours ! Je me demande bien quel est le gibier ?...

Ces setters sont magnifiques ! Je n’en avais jamais vu autant en même temps !...

« Et pour cause, cria la femme, sans s’arrêter, Ce ne sont pas…pouf pouf…des setters…ce sont…pouf pouf…des dalmatiens…mais…un tricheur leur a…pouf pouf…volé leurs taches !... » Puis elle disparut à la suite des chiens.

« Je crois que j’ai une petite idée quant au gibier, fit Tchang-Lu avec un grand sourire, ami Gulliver, suivons les chiens !...

Ils allaient se mettre à courir à la suite de la meute quand une odeur nauséabonde provenant de la mer, suivie par deux aboiements distincts, arriva jusqu’à eux.

Ils se retournèrent et se trouvèrent face à face avec une indienne, deux esquimaux, un individu sautillant tout de vert vêtu, et nez à museaux avec deux chiens très poilus dont l’un visiblement avait de gros problèmes de flatulence…

Ils étaient donc arrivés…

Tous en étaient certains.

Tous, c’est-à-dire Tanarak, Tigresse Lily, l’intenable et virevoltant Peter qui, précédé par les deux chiens, était déjà parti à la recherche du pingouin, mais aussi cet anglais défroqué et ce vieux chinois qu’ils venaient de trouver sur cette plage et qui n’étaient pas là par hasard, puisqu’eux aussi, apparemment, avaient une quête à mener.

Tous, sauf lui, Tulurgglurkuk, qui ne voyait pas d’un très bon œil Tanarak sympathiser, un peu trop rapidement, avec l’anglais. Elle jetait de brefs coups d’œil de son côté et échangeait avec ce Gulliver des anecdotes et des souvenirs de voyage tout en pouffant bêtement comme des amis de longue date.  Il allait encore une fois laisser libre cours à son mauvais caractère lorsque Tchang-Lu le prit doucement par le bras et l’attira à l’écart.

« Je n’ai jamais peint de pingouin, lui dit-il, et c’est grand dommage ! Mais il est vrai que les modèles sont difficiles à trouver dans l’Empire du Milieu. Peut-être, vous qui êtes un maître en ce domaine, pourriez-vous me donner des leçons ? Nous pourrions échanger nos savoirs. Les miens, j’en suis humblement conscient, sont infiniment plus modestes que les vôtres, mais j’en serais très honoré…»

Tulurgglurkuk grommela.

Qu’est-ce qu’il croyait ce vieux fou ? Qu’il allait lui donner ses secrets de fabrication ancestrale, comme ça, juste pour ses beaux yeux plissés de vieux mandarin ? Qu’il allait se faire berner comme un débutant par ces manières aussi ridicules qu’obséquieuses ? Et puis qu’en avait-il à faire de son pangolin…

« Allons, continua Tchang-Lu, ne vous fâchez pas mon ami, je ne suis pas pressé après tout. J’ai encore toutes mes neuf prochaines vies devant moi …Profitons plutôt de ce que le présent nous apporte ! Tenez, regardez donc le ciel au-dessus de la mer ! N’est-ce pas incroyable cet arc-en-ciel gigantesque dans un ciel bleu sans nuage alors qu’il n’est pas tombé une seule goutte de pluie ? C’est bien la première fois que j’assiste à un tel phénomène ! Pas vous ?... »

Mais Tulurgglurkuk, aussi stupéfait que Tchang-Lu d’assister à cet évènement tout à fait inhabituel, n’eut pas le temps de répondre car une barque venait de déposer sur la plage une curieuse assemblée composée d’un homme en fer blanc, d’un lion peureux, d’un épouvantail miteux, d’un koala hilare, d’une tortue-luth ravie et d’un aborigène passablement exténué…

Billiwong Billidong était perplexe.

C’était donc ça, l’autre côté de l’arc-en-ciel ?...

Cette île Maurice occupée par des énergumènes bizarres et très bavards, parlant chacun des langues différentes mais qu’étrangement tous comprenaient, qui ne savaient pas plus que lui par quel mystère ils avaient fini par atterrir ici et qui cherchaient, eux aussi, des animaux dont lui, Billiwong Billiodong, n’avait jamais entendu parler ?…

Mais après tout pourquoi pas ? admit-il. Ces étrangers avaient l’air aussi perdus que lui, les gros chiens ne semblaient pas vouloir croquer ni le koala, ni la tortue, et si c’était bien sur cette île que se trouvait son kangourou, quelles que soient les couleurs du sable de ce côté-ci de l’arc-en-ciel, il était prêt à tout pour le retrouver…
L’homme en fer blanc, l’épouvantail et le lion peureux venaient de leur fausser compagnie. Ils avaient cru voir, et ils étaient bien les seuls, une route de briques jaunes qui s’en allait vers la forêt et s’étaient éclipsés en criant : « Il faut ozer, il faut ozer ! »

Eh bien, qu’ils ozent…s’était dit Billiwong Billidong.

Une étrange fatigue commençait néanmoins à l’envahir. Une langueur insidieuse et sourde, quelque chose qu’il n’avait jamais ressenti jusque-là qui s’insinuait peu à peu dans tout son corps et qui l’inquiétait. Et puis la voix lancinante, gutturale et cliquetante de ce Tulurggluk… finissait presque par l’endormir…

Un fracassant grincement de ferraille le tira de sa torpeur.

Suivi d’un retentissant : « Caramba ! »

Suivi d’un non moins retentissant :  « Malédiction et putréfaction !! »

Suivi d’un encore plus retentissant : « Pezte, enfer et damnazion !!! »

Acocoyotl avait des doutes…

Il venait de débarquer.

Les deux Hidalgos l’avaient suivi en hurlant puis dépassé en brandissant leurs rapières pour finalement s’affaler dans un trou d’eau où ils pataugeaient maintenant en tentant de s’extirper l’un de l’autre après s’être effondrés lamentablement dans un amoncellement de bouts d’armures, de lances et d’épées.

« Ayuda ! A l’aide ! s’écria Don Quijote, quel cruel déshonneur pour un Conquistador de finir ensablé…

« Au Zecours ! s’égosilla Don Diego, Ze m’enfonze…Ze m’azphyxie…Ze plonze…Ze dizparais…amis fidèles, vous z’inzcrirez sur zette plaze :

« Ci-zît Zozo le zusticier mazqué, ezcrimeur lézendaire, touzours droit sur ses zambes mais qui, vaincu izi par les zables émouvants, rendit les z’armes, happé par la vaze, à tout zamais... »

« Mais non, mes seigneurs, soupira Sang-Chaud qui arrivait à leur suite, vous n’allez pas périr, enfin pas encore… »

Billiwong Billidong, Tulurgglurkuk, Gulliver et Tchang-Lu venaient en effet de se précipiter pour relever les chevaliers et les tirer hors de l’eau.

« Voyez tous ces braves gens qui viennent à votre embourbée rescousse !...N’est-ce pas merveilleux ? Ils ne vous connaissent ni des lèvres ni des dents de ma mule et cependant, sans réfléchir au bien-fondé de leur démarche, ils vont vous sortir d’un faux et mauvais pas…Assurément, il n’y a de la chance que pour la chevaleresque canaille et vous allez encore pouvoir exercer vos talents querelleurs pendant de nombreuses et fort exténuantes années… »

Les chevaliers furent donc, laborieusement, relevés de la vase et, encore tout dégoulinants d’eau, s’apprêtaient, faisant contre mauvaise fortune passable cœur, à remercier leurs « sauveurs » puis à décliner identités, blasons, états de service, etc… lorsqu’une boîte de conserve, heureusement vide, atterrit sur le heaume du casque de Don Quijote et rebondit sur la tête de Don Diego.

« Touché ! Coup double et bull’s eye ! rigola une voix rocailleuse, j’ai encore l’œil, parole de mat’lot ! Qui dit mieux ?... »

Moussa Moussa se demanda si cet épineux lancer de boîte d’épinards était bien judicieux

King-Kong, le mat’lot Popeye et lui, venaient en effet d’échouer le « Spinach of the Sea » un peu plus loin dans la baie, et s’approchaient du groupe qui, bizarrement, s’était mis à bailler avec un ensemble quasi parfait.

Les chevaliers, ayant repris, malgré une certaine lassitude,  du poil de la bête, avaient déjà dégainé leurs épées et la situation aurait pu devenir incontrôlable si la taille du gorille qui s’avançait vers eux en poussant de terribles grognements ne les avait pas, une fois n’était pas coutume andalouse, fait réfléchir à deux ou même à trois fois.

D’autant plus qu’à ce moment précis, le gorille, surpris lui-même par un grondement encore plus grondeusement impressionnant et qui visiblement ne sortait pas de son larynx, avait stoppé net l’élan de ses deux poing rageurs qui ne s’écrasèrent donc pas sur les faces consternées, mais soulagées, des deux chevaliers ibères.

Lesquels, avec le reste de la bande, levèrent la tête pour constater que ce son monumental provenait en effet d’un larynx autrement plus grand que celui du gorille puisqu’il s’agissait de l’immense gosier du Monstre du Ness.

Giuletta, du haut du cou de Nessie, contempla la plage.

« Quand on cherche, on trouve… »

Cette devise, que Maître Léonardo lui répétait sans arrêt, lui revint tout à coup en mémoire. Assurément, pensa-t-elle, mais on trouve quoi ? Une île déserte ? Une réponse à ses questions ? Un sphinx en vadrouille ?...

Elle regarda tous ses gens, en bas, plus ébahis que terrifiés.

Des amis ?...

« Buenasera a tutti ! fit elle, en descendant lentement du cou de Nessie.

« Hello my friends ! fit le chat, en esquissant un sourire fatigué.

« J’espère que nous ne sommes pas trop en retard, fit le lapin en regardant sa tocante, l’heure va bientôt passer…

« Oh…une tortue ! Est-ce que quelqu’un pourrait me dessiner une…fit le blondinet, juste avant que quelqu’un ne lui ferme la bouche.

Et, comme d’habitude, Roméo ne dit rien…

Ils étaient maintenant au complet.

Ils avaient tous très sommeil.

Ils entendirent une musique, vaguement, dans le lointain.

Ils entendirent une voix susurrer très doucement :

Il va bientôt falloir faire dodo

Alors, comme des somnambules, ils suivirent le lapin, dans la forêt…