« Qu’est-ce tu vois d’là-haut, Moussaillon Moussaillon ? hurla depuis le pont du Spinach of the sea, le marin aux gros biceps.

A part le vol, inhabituel dans ces parages, d’une colombe blanche portant une brindille dans son bec et qui venait de lui passer au ras de la tête à toute allure, Moussa Moussa, du haut du hunier, n’avait rien vu de particulier à signaler depuis un bon moment. La pluie, qui était tombée en trombes discontinues pendant au moins une quarantaine de jours, venait enfin de s’arrêter; le ciel était toujours d’une sinistre couleur de plomb. Cette quête arriverait bientôt à son terme, il le pressentait, mais les évènements s’étaient emballés de telle manière qu’il lui semblait ne plus rien maîtriser. Et que dire de ses nouveaux compagnons ? Il jeta un coup d’œil en bas et vit le marin qui, à cheval sur les épaules du gigantesque gorille, l’épouillait tendrement en chantonnant.

Il sourit en pensant qu’il aurait désormais bien du mal à faire remonter cet impressionnant King-Kong dans son nid de cheveux, sous son turban…

Il en était là de ses réflexions lorsque quelque chose apparut sur la ligne d’horizon.

 « Terre en vue ! Cria-t-il.

Mais ce n’était pas une terre.

Ce qu’il avait pris d’abord pour un récif, puis un petit îlot, puis un plus gros îlot, s’avéra être en réalité un navire qui avançait à petite vitesse et qui, non sans avoir soulevé de gigantesques vagues dans son sillage, arriva bientôt à portée de voix du Spinach of the sea.

L’étrave de ce navire aux dimensions colossales, et qui devait bien mesurer trois cent coudées de long sur cinquante de large, semblait avoir été entièrement conçue avec des troncs de roseau maintenus ensemble par un enduit de bitume très résistant. Le pont, surmonté d’une immense grange, ne possédait ni mâts, ni voiles.

Bien que les deux bateaux ne soient pas bord à bord, une effroyable odeur de fumier parvint jusqu’aux narines de Moussa Moussa et de ses amis.

Une cacophonie de cris d’animaux s’éleva du vaisseau…

Un grand vieillard, l’air anxieux, apparut au bastingage. Il mit ses mains en porte-voix et s’écria :

« Par le plus grand des hasards, vous n’auriez pas un vétérinaire à bord ?... »

« Ah non Capt’ain, grogna le marin en sautant du dos du gorille, pas d’vétérinaire, mais j’ai des épinards si ça vous tente !

« Sans façon, répondit le vieillard, mais merci quand même… »

Il fit un grande signe de la  main et le bateau commençait à s’éloigner lorsque Moussa Moussa, qui avait senti du haut de sa dunette toutes sortes d’effluves de ménagerie provenant de l’autre navire, glissa à tout vitesse jusqu’en bas du mât et s’écria :

« Et vous, par le plus grand des hasards, vous n’auriez pas, parmi vos passagers, une bande de masques d’animaux, en bois, un peu magiques, et en vadrouille?...»

Le vieillard se retourna, les deux bateaux s’écartaient lentement l’un de l’autre, Il éleva la voix pour être entendu.

« Des masques dites-vous ?...Sachez jeune homme qu’à bord de mon vaisseau seuls les couples d’animaux sont autorisés ! Les couples d’animaux naturels, réels, en chair et en os je veux dire…en crocs et en plumes, en palmes et en poils, en cornes et en trompes, en écailles, en duvets, en crin, en… »

La voix du vieillard s’amenuisait de plus en plus.

« Alors en bois !...vous pensez bien que non ! De plus, aucun passager clandestin n’est accepté à bord…les passagers magiques encore moins que les autres, donc n’y pensez même pas…mais je vais être franc avec vous…vos bestioles, elles ont bien essayé de s’infiltrer lors d’une escale…peine perdue pour elles, on les a vite démasquées…et débarquées...

« Et c’était où ?...

« Qu’est-ce que vous dites ? Parlez plus fort, j’ai un rameau d’olivier dans l’oreille !...

« C’était où ?

« …Sur une île, droit devant vous !...vous ne pouvez pas vous tromper…si les eaux ne l’ont pas submergée…

dans deux heures, sablier en main,  vous y êtes…sur  l’île Maurice… »